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Les Africains : même dignité |
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A côté ou dans le contexte des fêtes et des réjouissances pour les 50 ans d’indépendance, on fait mémoire du temps passé, on parle de la colonisation et de l’idéologie qui aurait justifiée la présence des puissances coloniales en Afrique. Parfois, on cite aussi des missionnaires chrétiens parmi ceux qui auraient encouragé la colonisation. Est-ce vrai?
Aucun peuple n’aime oublier le temps passé sous domination étrangère. «A la fin du XVIII siècle – nous lisons chez l’historien Isidore Ndaywel - les Congolais d’alors passèrent de surprise en surprise. Après la zone côtière, l’arrière-pays découvrait à son tour l’Européen, cet autre étranger qui ne se confondait pas avec l’Arabe. Ses apparitions, épisodiques au début du siècle, se firent plus fréquentes et plus nombreuses à mesure que les années passaient. La visite innocente en apparence allait conduire à une opération de conquête qui ne manqua pas de heurter la volonté du peuple et de produire tensions et oppositions. En fin de compte, la colonisation s’installa» (Histoire du Zaïre, p. 267).
Débat Dans la foulée des souvenirs, des témoignages et des réflexions que les medias offrent pour enrichir ou corriger la mémoire de tout ce qui s’est passé en Afrique à partir surtout du XIX siècle, on tombe aussi sur des textes accusant les missionnaires d’avoir ouvert la porte au colonialisme et aux idéologies au service d’intérêts économiques, etc. Choquante, notamment, une page de F. Kange Ewane (Semence et moisson coloniales, Ed. Clé Yaoundé) présentant saint Daniel Comboni comme un des théoriciens du racisme qui aurait justifié la colonisation qui se préparait et qu’on retrouverait dans le message qu’il adressa aux Evêques présents à Rome lors du Concile Vatican I (juin 1870). «Une doctrine devenue presque un dogme, selon laquelle un Négro-africain est ontologiquement taré à la suite d’une malédiction divine. Par voie de conséquence on ne saurait lui reconnaître raisonnablement un univers culturel sain.» On croit rêver! Dans sa lettre circulaire aux Pères Conciliaires, Comboni (présent au Concile en tant que secrétaire de l’Evêque de Vérone, le Card. de Canossa) exprimait respectueusement son étonnement : «tous les continents sont représentés à ce rendez-vous historique, sauf l’Afrique! Est-ce encore la malédiction qui pèse depuis Noé sur les fils de Cham ? Voilà le rappel que Comboni se permet d’adresser aux Pères Conciliaires: «Depuis 18 siècles, les Noirs ont étés délivrés par le sang du Christ, de la malédiction de leur père, et le Christ les a acquis par son sang en héritage…» La lutte de Daniel Comboni contre l’esclavagisme, qui ne cessait de prospérer dans l’Afrique du Nord-Est, son envoi à Rome de deux premiers Soudanais pour les études en vue du sacerdoce, son rêve de voir quatre grandes ‘universités plantées aux quatre coins du Continent Africain’, ses mises en garde répétées, dans sa correspondance, par rapport aux Européens et aux ressortissants d’autres régions ‘poussés par le désir de la gloire humaine et l’âpreté du gain’, devraient nous permettre d’arriver à une conclusion bien différente. Il y a une image, utilisée par Comboni, qui en dit assez sur son idée de l’Afrique et des Africains. Il parle d’une «perle noire» qui doit être enchâssée dans la couronne de la Vierge Marie, avec toutes les autres perles, qui représentent les peuples de la Terre (Ecrits, 2314). Ne fût-ce que cette image, pour Comboni, les Africains ont la même dignité et les mêmes droits que tous les habitants du monde.
La grande règle Vision pareille, on la retrouve chez d’autres fondateurs de familles de missionnaires destinés à annoncer l’Evangile aux Africains. « Ne jugez pas au premier coup d’œil ; ne jugez pas d’après ce que vous avez vu en Europe, d’après ce à quoi vous avez été habitués en Europe, dépouillez-vous de l’Europe, de ses mœurs, de son esprit, faites-vous nègres avec les nègres et vous les jugerez comme ils doivent être… Laissez-leur ce qui leur est propre ; faites-vous à eux comme des serviteurs doivent se faire à leur maîtres, aux usages, au genre et aux habitudes de leurs maîtres et cela pour... en faire peu à peu, un peuple de Dieu. C’est ce que Saint Paul appelle se faire tout à tous, afin de les gagner tous à Jésus-Christ ». (P. François Libermann, fondateurs des ‘Spiritains’, 18.11.1847). Sr. Anne-Marie Javouhey (1779-1851), fondatrice des Sœurs de S. Joseph de Cluny, après son expérience au Sénégal en 1822-1824, encourageait ses missionnaires, d’abord et avant tout, au soin des malades et à la scolarisation des enfants. Elle voulait que «les Noirs aient affaire à des noirs en tous domaines, notamment l’instruction». Le Cardinal C. M. Lavigerie (1825-1892), fondateur des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) s’exprimait, de cette façon à un groupe de missionnaires en partance en 1890 pour l’Afrique: «L’apôtre, ne l’oubliez jamais, c’est exclusivement l’homme de Dieu et des âmes… Ne prenez jamais parti pour quelque cause politique que ce soit, ne soutenez aucun intérêt que celui de la foi et de l’humanité… L’étude de la langue est une nécessité telle qu’elle prime tout le reste... Les missionnaires devront surtout être des initiateurs, mais l’œuvre durable doit être accomplie par les Africains eux-mêmes devenus chrétiens et apôtres.» Joseph Allamano (1851-1926), fondateur des Missionnaires de la Consolata, leur recommandait: “Prêtez attention à tout, respectez les traditions, jugez-les avec prudence avant de les réprouver.» Mais est-ce que les missionnaires ont toujours respecté ces indications? «Le directeur d’école du jeune Léopold Senghor déclarait brutalement: les Africains n’ont pas de civilisation du tout. Plus tard, Senghor a exprimé sa reconnaissance envers ce directeur d’école, car cette déclaration provocante le poussa a rechercher les valeurs cachées de sa culture africaine!» (J. Baur, 2000 ans de Christianisme en Afrique, p 462). A côté de missonnaires nationalistes ou pessimistes vis-à-vis de l’avenir de l’Afrique, d’autres ont été capables de tout partager avec les Africains, même la lèpre! Et aussi capables de fustiger les colonialisme. Ancien officier de l’armée française, devenu ermite et missionnaire au cœur du Sahara algérien (1858-1916), Charles de Foucauld écrivait à propos de la colonisation française : «Ce que je vois des officiers du Soudan m’attriste: ils semblent des pillards, des bandits, des flibustiers… Dans cet immense empire colonial acquis en quelques années, ce n’est que cupidité, violence, sans nul souci du bien des peuples… Si nous traitons ces peuples non en enfants, mais en matières d’exploitation, l’union que nous leur aurons donnée se retournera contre nous et il nous jetteront à la mer…» Le Jésuite P. Emile Van Hencxthoven, décédé en 1906, attristé par le spectacle des gens du Mai-Ndombe fuyant à cause des exactions des colons, écrivait à son confrère le Père Cus: «Après tout, pourquoi les indigènes ne pourraient-ils pas tirer profit des richesses de leur pays? Pourquoi les condamner à rester éternellement esclaves? Si, durant votre séjour en Belgique, vous pouviez trouver le moyen de constituer, entre nos aînés, un petit syndicat de commerce et d’industrie, vous auriez rendu à la mission un immense service... Je suis de plus en plus indigné à la vue de ce qui se passe. Chaque année, la Belgique tire des millions de ce pays; quelle part est employée au relèvement des indigènes? Je vous en prie, cher Père, prenez en mains les intérêts des pauvres noirs, que l’on dépouille d’abord de leurs terres et de leurs biens, et à qui l’on vient dire : ‘Maintenant, payez-moi des impôts’! Rendez-moi possible la création d’un syndicat entre noirs, et je mourrai content.»
Les trois Afriques Ceux qui accusent les Missionnaires d’avoir été de mèche avec les colonisateurs (à part quelques exceptions, évidemment), font une lecture réductrice de l’histoire du XVIII et du XIX siècle. Il serait opportun de relire avec calme les enseignements des philosophes des Lumières, comme Diderot, J. J. Rousseau, Voltaire et autres, pour découvrir ce qu’ils pensaient de l’Afrique et des Africains. Il suffit de s’arrêter un instant sur une œuvre de Friedrich Hegel (1770-1831), intitulée «Leçons sur la philosophie de l’histoire». Voici ce qu’il pense de l’Afrique au sud du désert du Sahara. «Cette immense région, autant que la mémoire puisse remonter dans l’histoire de l’humanité, est restée fermée et sans contact avec le reste du monde. C’est un continent inconnu, sans aucune relation avec l’Europe. Une chose est certaine : c’est la patrie de toutes les bêtes féroces, une terre qui dégage une atmosphère pestiférée, presque venimeuse, habitée par des peuples si barbares et sauvages que toute possibilité de nouer de relations avec eux doit être exclue.» Et Hegel de continuer: «Leurs cultures sont difficiles à comprendre, complètement différentes des nôtres, étrangères et éloignées de notre conscience. L’Africain est encore immergé dans un état préconscient, il vit dans une condition morale indifférenciée. Il ne se perçoit pas distinct de la nature et il lui est donc soumis. Il la craint et en est terrorisé. C’est un être rustre et barbare, effréné, et celui qui veut connaître d’épouvantables manifestations de la nature humaine, c’est en Afrique qu’il pourra les trouver.» Des propos révoltants, qui manifestent l’idée que même certains grands penseurs d’Europe se faisaient de l’Afrique au XIX siècle. D’où la nécessité de l’exploration du continent noir et surtout la justification de sa colonisation. Bien différent était l’avis des missionnaires, surtout de ceux qui ont donné leur vie pour faire de l’Afrique «une perle noire», pour aider les Africains à devenir les acteurs de leur propre devenir. Exactement ce que saint D. Comboni voulait dire par cette phrase lapidaire: «Sauver l’Afrique par l’Afrique.»
Tonino Falaguasta Nyabenda |
