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1960-2010. C’est l’heure des bilans, des explications du passé, des critiques, des prévisions. On organise des tables rondes, des conférences, des ateliers, des séminaires, on publie des livres. Quoi dire? Quels jugements exprimer?
Des questions si nombreuses et compliquées qu’un Kinois a écrit à l’oncle du village qu’il a décidé d’aller visiter une voyante pour qu’elle interroge ‘notre avenir à tous et à chacun’. «Inutile de dire, oncle, que toutes nos économies y sont passées! J’ai donc interrogé l’oracle sur le destin de mon oncle et de mon village paumés là-bas au loin, à l’annexe de la géographie et à la périphérie de l’histoire. J’ai interrogé sur le savoir et le savoir-faire aujourd’hui et demain de nos ‘chefs’ politiques. J’ai interrogé, la voix étranglée de révolte, sur les filles prématurément mères, sur les mères prématurément veuves, sur les veuves prématurément vieilles, sur les vieilles prématurément (mal) enterrées. Soudain, le regard de la voyante s’est brouillé. Cinq minutes d’attente, dix, vingt… Quel suspense insoutenable ! Nous étions tous suspendus aux lèvres de la voyante, nous étions suspendus au fil ténu de notre avenir et de notre horizon. Finalement, l’oracle parla, mais pour nous fixer un autre rendez-vous, le temps pour lui de réfléchir sur les énigmes… Oncle, voici l’épilogue du suspense. Il est trivial: la voyante est morte, elle n’a pas su lire les signes de son propre destin, de ses propres desseins, de son propre savoir…» (Lye M. Koy, Lettres d’un Kinois à l’oncle du village, Cahiers africains, n.15, 1995, p.82).
Les chaînes de la colonisation brisées, le regard tourné vers l’avenir, les Etats prenaient leur destin en main. L’enthousiasme était de mise. Le Congolais Joseph Kabasele, alias ‘Grand Kallé’, composa la chanson ‘Indépendance cha cha’, qui devint par la suite un hymne à la liberté de tous les pays de l’Afrique francophone: L’indépendance, cha cha, nous l’avons conquise, L’indépendance, cha cha, nous l’avons obtenue, La Table ronde, cha cha, on l’a remportée. L’indépendance, cha cha, nous l’avons conquise ! Au Nigéria, en prévision des manifestations marquant l’accession à l’indépendance le premier octobre 1960, les autorités commandent à Wole Soyinka, futur prix Nobel, une pièce de théâtre. Ce sera La Danse de la forêt, où l’auteur parle d’un grand rassemblement de tribus dans un village. La fête tourne court parce que l’un des protagonistes, jaloux de son apprenti, le tue. Quant aux ancêtres défunts et que les vivants rappellent de l’au-delà, ils passent leur temps à se plaindre et à évoquer les torts de la colonisation, sans rien dire sur le passé glorieux. Du sarcasme sur le passé, le présent et le futur: chose qui n’est pas du goût des autorités. Après la fête de l’indépendance, elles interdiront la représentation et la publication de La Danse de la forêt.
Tout va mal Les indépendances auraient en principe dû être le prolongement des combats menés depuis l’époque coloniale par des hommes qui avaient placé l’émancipation des peuples au cœur de leur vie. Mais en réalité souvent les prévisions sont restées dans le tiroir. Le paradoxe est que, comme l’a souligné Samuel Kingue Etuke, un vétéran de l’U.P.C. (Union Progressiste Camerounaise): «Tous les nationalistes qui ont combattu pour l’indépendance de notre pays ont tous été soit tués, soit exilés ou emprisonnés. Ceux-là même qui les ont combattus et qui sont aujourd’hui aux affaires ont tout fait pour nous tenir à l’écart depuis 50 ans que ce pays est soi disant indépendant.» L’Ivoirien Ahmadou Kourouma, dans son œuvre Les Soleils des indépendances (1968) écrivait que celles-ci n’ont été qu’illusoires. Dans certains pays se sont imposés des régimes tropico-marxistes plus ou moins radicaux (Guinée, Angola, Ethiopie, Bénin, Congo-Brazza, Mozambique…) La fin violente de 27 présidents, 7 premiers ministres, un empereur et un roi, défraya la chronique. L’arrivée de la «démocratie», favorisée par une série d’événements survenus surtout dans l’Europe de l’Est (chute du mur de Berlin, fin de la guerre froide) a marqué dans les années 1990 un tournant dans l’histoire du continent. Avec la vague de conférences nationales, les Africains ont cru non seulement à un nouveau souffle, mais aussi qu’une page se tournait: les conférences nationales symbolisaient l’espoir après les dictatures qu’ils avaient connues. L’alternance démocratique s’est passée en douceur dans peu de pays africains (Bénin, Mali, Sénégal..); dans certains c’était le retour à la case départ, précédé d’une guerre civile (Congo-Brazzaville) et dans d’autres, il n’y a pas eu d’alternances politiques (Togo, Gabon, Cameroun, Burkina Faso..). A partir des années 2000, de nombreux chefs d’État ont modifié la constitution en leur faveur en supprimant la limitation du nombre de mandats ou en prolongeant le nombre d’années (de 5 à 7 ans). C’est le cas du Gabon, Cameroun, Niger. On serait tenté d’épouser la pensée de René Dumont qui, en 1962, affirmait par le titre d’un de ses livres que: «l’Afrique noire est mal partie». Et d’affirmer que dans les domaines de l’économie, des infrastructures, de la démocratie, de la paix, et autres, le continent africain en général, n’est pas encore sur la bonne voie. Bien qu’on ne soit pas des afro-pessimistes, en dépit des efforts que déploient quelques gouvernements pour améliorer le quotidien de leurs concitoyens, on doit admettre que l’image de l’Afrique caractérisée par les guerres, la pauvreté et les maladies ne manque pas de fondement. Et que la responsabilité pour tout ce qui ne marche pas si d’un côté revient aux puissants de l’économie mondiale, aux fabricants et trafiquants d’armes, etc., de l’autre revient aux Africains au pouvoir. Un demi-siècle plus tard, en décembre 2008, le journaliste Martin Birnbaum (AASWG) se demandait: «Où sommes-nous? Ce qui s’est passé en Afrique, avec la complicité de l’Occident et l’irresponsabilité des Africains est le résultat d’un cumul jamais rencontré dans l’histoire de l’humanité: croissance exponentielle de la population – 222 millions en 1950 et près d’un milliard en 2010 - des guerres, ouvertes ou larvées, causant plus de 9 millions de morts depuis 1960, 6 millions de réfugiés et 17 millions de déplacés sur le continent, transformant le Sud du Sahara en abonné à l’aide internationale qui le maintient encore en vie.» Conclusion: défaillance et déclin de l’Etat, déliquescence des services publics, salaires risibles des fonctionnaires, pénurie généralisée, l’Afrique de 2010 est un concentré de tous les drames de l’humanité: faible niveau de vie, difficile accès à l’eau potable, aux soins de santé, à l’éducation, démocratie à géométrie variable, misère sociale indicible. Les pères des indépendances comme Nkrumah, Nyéréré, Sékou Touré, Amilcar Cabral, Modibo Kéïta, Joseph Kasa-Vubu doivent certainement se retourner dans leur tombe ! Ça suffit ! Un jubilé qui s’avère en fin de compte n’être qu’un concentré des illusions et des drames de l’humanité: records de guerres et conflits armés, dettes injustes, mauvaise gouvernance, niveau de vie de plus en plus faible, paupérisation à des degrés insoutenables sur un continent riche à profusion, difficile accès à des services sociaux de base tels que soins de santé, eau potable, éducation. Sans oublier la nouvelle calamité qui s’abat ces dernières années sur l’Afrique: la chasse au trésor agricole, c.à.d, la location par des pays tiers ou par des multinationales, des espaces pour des exploitations agricoles en terre africaine, en vue de garantir ainsi une sécurité alimentaire dans leurs pays d’origine, souvent avec en prime l’expropriation des propriétaires des lieux, et laissant les pays cédants dans une misère et une pauvreté supplémentaires. Nous sommes en 2010, la situation a-t-elle changé ? Le rapport de l’ONU rappelle que les pays les plus riches ont promis, lors de la réunion du G-8 de 2005, de doubler l’aide à l’Afrique d’ici 2010, mais paradoxalement, «l’aide officielle a baissé de 5,1 % en termes réels entre 2005 et 2006.» (Novethic). Tous ces fléaux causent dans les populations amertume, regrets, désolation, misère, faim, souffrances, pleurs, craintes, et, dans l’ensemble de chaque pays, la défaillance et le déclin de l’Etat et la déliquescence des services, avec leur cohorte de chômage, de corruption, des salaires-pourboires, etc. Et il y a de quoi pleurer quand les organisations internationales en matière de développement renvoient toujours l’Afrique à la queue de tous leurs classements!
Tout va bien Mais non, soyons optimistes!, disent d’autres. C’est l’avis, par exemple, de Ne Muanda Nsemi, député de la RDCongo et président national du parti panafricaniste d’avant-garde Bundu dia Mayala (BDM). On doit célébrer un tel jubilé d’or – dit-il, avec une approche sereine. D’abord, rendre grâce à Dieu pour tous les bienfaits reçus. On doit faire mémoire des héros et martyrs de la liberté, de la justice et de la paix. La liste de ces héros est longue: Joseph Kasa-Vubu, Patrice Lumumba, Marie Clémentine Anuarite Nengapeta, Isidore Bakanja, Simon Kimbangu… On doit être orgueilleux pour la richesse de la diversité ethnique et culturelle du pays et pour tous ces Congolais et toutes ces Congolaises, connus et anonymes, morts ou encore en vie, qui ont donné ou donnent de leur vie et de leur sang pour la cause du Congo.» Les sept Prix Nobel de la Paix reçus par des Africains (le premier, au Sud-Africain A. Luthuli, 1960 et le dernier à l’Egyptien M. El Baradei, 2005) prouvent qu’il y a d’autres réalités et d’autres projets de société. Ils sont des signes qu’on avance. Malgré la reprise de coups d’Etats militaires (Mauritanie, Guinée, Niger…) accompagnés, d’ailleurs, de la promesse d’un rapide retour à la démocratie, la saison démocratique avance. La multitude des partis, malgré le risque de dispersion des oppositions, est toujours un signe que les choses ne sont plus comme avant. La culture de l’impunité résiste, mais fait des progrès la conviction que la guerre n’est pas la meilleure solution des problèmes. L’Oua et l’Ua (celle-ci, créée en 1999) ont accompli d’importantes opérations de médiation qui, dans plusieurs cas, ont éloigné le danger d’un conflit ou facilité une conclusion pacifique. La mesure de l’Oua d’exclure, d’une manière automatique, les gouvernements arrivés au pouvoir par un coup d’Etat, a été adoptée aussi par l’Ua: même si elle ne suffit pas à décourager la prise du pouvoir par la force (on l’a vu, par exemple, lors du coup d’Etat au Niger, février 2010), sa valeur symbolique reste intacte. Il y a des droits de l’homme, de la femme, de l’enfant qui sont inviolables et qui un peu partout sont représentés par les grandes instances internationales et aussi par des groupes, Eglises, associations les plus diverses. On parle plus qu’avant de bonne gouvernance, de transparence, car on se rend compte combien importantes elles sont, si on veut progresser. La liberté de la presse, bien que limitée un peu partout, avance. Le Ghana occupe la 27è place parmi les pays où la presse est libre, selon Reporters sans frontières; la 175è, la dernière, revient à l’Erythrée.
Les ressources sont là D’abord le pétrole autour duquel tant de guerres et conflits se sont livrés dans le continent africain. Le Nigeria, fort de ses 2,1 millions de barils/jour et fier d’appartenir au Club des grands pétroliers du monde, se situe au 10ème rang mondial et s’érige en chef de file sur le continent, suivi des près par l’Angola (2 millions b/j). Presque tous les pays ayant acquis leur indépendance politique en 1960 sont, avec plus ou moins de bonheur, producteurs de pétrole: Gabon (371.000 b/j), Tchad (173.000 b/j), Congo (220.000 b/j), Côte-d’Ivoire (89.000 b/j), Cameroun (58.000 b/j), Mauritanie (75.000 b/j) et RDC (25.000 b/j). La seconde ressource convoitée est bien le colombo-tantalite, le coltan, dont la RDC est le premier fournisseur, suivie par le Brésil, le Canada et l’Australie. C’était en 1892, lors d’une expédition au Katanga, que le géologue belge Jules Cornet lança la fameuse phrase: «le Katanga…ce scandale géologique...» On peut ajouter les autres richesses du sol de tous ces pays, étalées sur l’agriculture, l’élevage, la pêche, le bois et… l’eau ainsi que des dizaines d’autres ressources (notamment l’uranium, le cuivre, le manganèse, l’or, l’argent, le diamant, le cobalt, le phosphate, la bauxite, le fer, la cassitérite, la potasse, le plomb, le sel, le nickel, le kaolin, l’étain, la chromite, le gypse, le wolfram, le zinc…), autant dire que l’Afrique est un lieu béni pour les exploitants de tout bord. A qui la faute si nous sommes arrivés en si bas niveau alors qu’en 1960, nous projetions, avec les indépendances, un avenir tout en rose? A nos seuls dirigeants? Ne nous voilons plus la face ! Le cinquantenaire, c’est l’heure des bilans pour l’ensemble certes, mais c’est l’heure pour chacun de battre sa coulpe. Il est aussi vrai et normal que les doigts se pointent spécialement sur les leaders qui ont dirigé la barque vers des mauvais ports, au nom d’idéologies ou d’intérêts qui n’avaient rien à voir avec la démocratie. Et nous, devons-nous pour autant laisser pourrir la situation en ce nouveau demi-siècle qui s’ouvre? – Que non ! Il ne suffit pas de toujours pleurer et d’accuser les autres. Il nous faut travailler, changer nos cœurs dans notre vécu quotidien, écouter la voie de la raison et obéir au plus grand de tous les commandements: ‘Aimez-vous les uns les autres’.
Patrick Monzemu Moleli et N. Y.
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