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Entretien avec Ndaywel è Nziem Isidore, Président de la Société des Historiens Congolais et Professeur au Département des Sciences Historiques de l’Université de Kinshasa. Il vient de publier une ’Nouvelle Histoire du Congo. Des origines à la République démocratique (741 pages, Ed. Le Cri). Ndaywel est président de la Commission scientifique pour la célébration du cinquantenaire de l’indépendance de la RD Congo.
Au juste, quel rôle joue cette Commission ? Elle consiste à mettre en place le programme d’ensemble des manifestations pour le cinquantenaire et déterminer la vision globale qu’il faut leur donner. Elle a aussi un rôle pédagogique important, j’estime que peu de gens connaissent suffisamment l’histoire du Congo. Pendant les 50 ans de l’indépendance, le peuple congolais a connu de succès certains et il faut que les gens en soient conscients. Il ne faut pas qu’on continue à s’autoflageller comme s’ils étaient les damnés de la terre. Non! Ils ont fait des choses formidables et il faut qu’ils le sachent. Il y a des choses qui n’étaient peut-être pas bien faites, ça oui! Il y a des défis qui sont là, mais il ne faut pas que le poids de ces défis, de ces problèmes fasse oublier totalement les succès qui ont été remportés. Le Congo n’est pas plus maudit qu’un autre peuple. Il n’est pas plus paresseux, peu ingénieux, peu intelligent que les autres. C’est un peuple qui a son savoir-faire, son expérience.
Quels sont les actes les plus significatifs programmés pour ce cinquantenaire? Parmi les éléments essentiels: des grands moments d’autoéducation à la citoyenneté. On fait le bilan, mais aussi on envisage les perspectives. On organise des activités, notamment des grandes conférences avec une thématique chaque mois. Dans la capitale, nous sommes en train d’ériger trois grands monuments: le ‘mémorial du souvenir’, devant le Palais du Peuple, couplé avec l’esplanade du cinquantenaire. Il sera le condensé de notre histoire allant des souffrances et de la résistance du peuple depuis l’ère coloniale jusqu’à la difficile décolonisation avec ses sécessions et ses guerres d’agression. Un autre monument, que l’artiste a intitulé ‘la renaissance du Congo’, sera érigé au départ du Boulevard du 30 juin, près de la Gare centrale. Le troisième monument, celui de Joseph Kasa-Vubu, premier président de la République, est construit sur la place Kimpuanza (le terme ‘kimpuanza’ voulant dire ‘indépendance’ en kikongo). Dans notre culture africaine, congolaise, nous avons le sens de la célébration pour un événement qui survient dans la famille (mariage, naissance d’un enfant, obtention d’un diplôme…). Ainsi, à la Fikin il y aura ‘le grand festival du cinquantenaire’, qui ira de juin à décembre et portera sur la créativité congolaise, à travers plusieurs pavillons (exposition historique, les ressources naturelles, les arts vivants, les arts plastiques et artisanales, la foire du livre, la musique et la danse, la gastronomie…).
Tout ce beau miroir, c’est pour Kinshasa. Qu’avez-vous réservé aux provinces ? Au début de l’année, tous les gouverneurs de provinces étaient à Kinshasa et nous avons tracé un programme d’ensemble. Nous avons estimé que chaque province ait au moins deux répliques de ces monuments avec, le cas échéant, une touche de créativité locale.
Dans votre propre domaine, l’histoire, pouvez-vous retracer un survol sur les succès récoltés et les opportunités ratées pendant ces 50 ans ? Ce que j’estime comme succès, c’est certainement d’abord la conservation, la promotion de l’unité nationale. Ça, au moins, reste un acquis des plus importants. Quand on s’imagine que ce pays a été programmé pour éclater en plusieurs morceaux et qu’il est encore là, dans son ensemble, cela n’est nullement le résultat d’un individu, mais de tout le peuple congolais à l’unisson. Léopold II, en 1885, a donné une identité cartographique au Congo, mais l’identité sociale c’est le peuple congolais qui l’a façonnée: son sens de convivialité, sa langue, sa gastronomie, sa manière même de prier.
Oui, on doit faire mémoire. Mais certains problèmes sont toujours là. C’est vrai, c’est le moment aussi de parler de défis. Dans un pays comme celui-ci, avec les possibilités qu’il a, les gens devraient vivre mieux. Un autre élément est la distribution de la justice. Les deux éléments sont liés. Quand on parle de la justice distributive et de la sanction, on doit évoquer la sanction contre la corruption. Quand même, permettez-moi de vous dire que ce qui se passe au niveau international, c’est quand même inadmissible. On a fait deux fois des rapports sur les pillages des richesses du Congo, en identifiant clairement les coupables, mais on n’a absolument rien fait. On se rend compte que sur le plan international, il y a des choses qui doivent être revues. De 1885 à nos jours, les 125 ans que l’Etat congolais existe, nous sommes passés par trois conjonctures internationales. Et dans chacune d’elles, nous avons constitué un enjeu. Il y a eu d’abord le partage de l’Afrique à la fin du XIXème siècle à la Conférence de Berlin où le problème du Congo a constitué l’épicentre de la réunion. On a vu ensuite comment le dossier congolais s’est traité sous Léopold II. Nous avons connu plus tard une seconde conjoncture particulière: la guerre froide. Ici, personne n’ignore comment le Congo a été géré… Et puis maintenant, nous sommes dans la mondialisation. Vous voyez bien les deux faces de cette mondialisation, d’un côté le ‘mondialisateur’ et de l’autre, ‘ les mondialisés’. Voilà, c’est toujours la même logique ! J’estime que le point de départ, c’est Lumumba, quand il s’est opposé au projet colonial de la décolonisation, de mettre en place des forces centrifuges. Pour ça, c’est Lumumba, l’acteur fondateur. Mais à cette insistance sur l’unité et l’identité congolaises, Mobutu a apporté sa contribution évidente et on a continué sur cette lancée: Kabila I, Kabila II… Le Card. Malula est aussi un des pères de notre indépendance. L’unité nationale, c’est quelque chose: avec tout ce qu’on a connu de rébellions, de sécessions, on pouvait s’attendre à l’émiettement du pays. Mais personne n’a osé.
Et concernant le thème des ‘élites’ ? Nous sommes un pays où à l’indépendance, il y avait peu ou pas de diplômés d’université. Pas de médecins, pas d’avocats, pas ceci, pas cela. Toutefois, nous avons pu former des médecins, des avocats, des cadres d’entreprises, etc. Même à l‘extérieur, on les apprécie. En Afrique du Sud, on accueille volontiers des médecins congolais que nous avons pu former. Même la formation de l’élite féminine! À l’indépendance, la formation de l’élite féminine consistait à apprendre à tricoter, à entretenir la maison. Ce qu’on avait de mieux, c’était l’école ménagère. Mais maintenant voilà... tout cela a été fait après l’indépendance.
Sur la situation actuelle du pays, quel pourcentage de responsabilités attribuez-vous d’une part, aux forces extérieures et d’autre part, aux Congolais eux-mêmes? 60% aux Congolais eux-mêmes. Je mettrai plus d’accent sur les Congolais parce qu’ils doivent savoir que ce sont eux qui décident. Dans la mesure où ils sont hésitants et s’attendent à ce que l’extérieur vienne tout arranger, alors que c’est cet extérieur qui met du désordre partout, ils ne se rendent pas compte de la mesure de leur responsabilité. C’est cela le problème.
Est-ce qu’on peut, alors, envisager avec espoir l’avenir du Congo? J’envisage l’avenir du Congo avec un immense espoir. Je n’ai aucune hésitation. Grand espoir parce qu’il y a un peuple jeune, très ingénieux, avec beaucoup d’idées et de dynamisme, capable de porter ses souffrances et les dépasser. Quelque chose de formidable, en plus des ressources naturelles. L’avenir est devant nous et pas derrière. Je dis très souvent que nous devons clôturer le deuil colonial, cesser de gémir et de discuter si l’indépendance est venue trop tôt ou pas. Non, c’est fini ! Il faut organiser le quarantième jour du deuil colonial. Je ne comprends pas comment on peut encore parler de «nos oncles les Belges»... non, il n’y a plus d’oncles qui comptent. S’il faut encore faire une évaluation avec les Belges, autant dire au moins qu’ils sont nos cousins... On a partagé une certaine histoire commune pendant un temps, mais maintenant nous sommes nous-mêmes.
Propos recueillis par P. Kike Bayo |
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Un immense espoir |