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Entretien avec l’abbé Sébastien Muyengo, Professeur de Théologie morale à l’Université Catholique de Kinshasa. Il vient de publier Dix Paroles pour mieux être (Editions Paulines, pp. 144): des réflexions sur les Dix commandements. Un code de vie plus actuel que jamais.
Le premier commandement nous demande d’aimer Dieu sur toutes les choses... Oui, mais c’est justement là qu’on trouve la première contradiction, la dichotomie entre la foi et la vie pratique. Le drame de l’Afrique est que tout le monde croie en Dieu, tout le monde croie aux valeurs religieuses, mais on vit autrement. Le choix de la primauté de Dieu dicte le reste, mais chez nous, c’est comme si l’on disait: «On prend Dieu et le reste.» Nous parlons de 50 ans d’indépendance, mais nous pouvons parler aussi de 100 ans d’évangélisation… on dit que les chrétiens vont à la messe le matin et continuent à croire aux féticheurs. Il suffit de voir la violence faite aux femmes, à la veuve. Aussi parmi les chrétiens: quand une femme a perdu son mari on s’en fout d’aider les enfants… la culture est plus forte que la foi.
Tu ne prononceras pas le Nom de Dieu en vain. Son nom est sur toutes les bouches, mais cela change quoi? Il y a de nouvelles églises un peu partout. Des politiciens ou des hommes d’affaires fondent de nouvelles églises… mais les choses ne changent toujours pas. Un musicien a chanté que le nom de Dieu devient une marchandise. Même Laurent Nkunda, chef d’un groupe rebelle, pasteur d’une église, priait avec ses soldats, tous les matins… Il y a cette utilisation abusive du nom de Dieu, tandis que les choses ne changent pas. Pourquoi? Parce que la vie est pratique; elle n’est pas théorique. Pour changer le monde, on doit se convertir à la pratique de la parole. La Bible nous dit qu’en Dieu seul la parole est toujours et déjà action, c’est à dire créatrice des choses. Pour nous les hommes la parole reste parole; elle reste une simple lettre morte si elle n’est pas accompagnée de mouvement, d’engagement, de volonté de la traduire en action. On dit que ce sont les idées qui gouvernent le monde. J’en conviens. Pourvu que les idées trouvent des gens qui les mettent en pratique. L’expérience montre que dans toute société ce ne sont pas les bien pensants qui manquent, mais plutôt des gens qui agissent.
Tu sanctifieras le jour du Seigneur. Dieu s’est arrêté le septième jour, mais ce n’est pas parce qu’il était fatigué. C’est pour indiquer la limite à chaque chose, au travail, à la productivité, à notre corps. C’est le sens du sabbat dans la Bible; même la terre doit se reposer. Pourquoi aujourd’hui on parle de drame écologique? On pourrait aussi mettre en cause les pays du Nord, une vision du développement est en train de nous plonger on ne sait pas où. Ce progrès sans arrêt est en train de tuer le monde. Par contre, il ne faut pas que le sabbat devienne un alibi pour ne pas développer les choses. Dieu nous a donné un jour pour prier, mais il y a des gens qui prient 7 jours par semaine et prétendent que Dieu fera le reste.
Honore ton père et ta mère. Nous croyons, en Afrique, qu’il faut cultiver les valeurs familiales, l’autorité parentale, le respect des vieux etc. et c’est comme ça qu’on pourra avoir un développement harmonieux. Je viens de passer neuf mois en Europe, j’ai vu le drame que vivent beaucoup d’Africains en Europe dans l’éducation de leurs enfants. On a l’impression que les parents n’ont aucun pouvoir sur leurs enfants. Si un parent ne peut pas dire à son enfant: «Ceci on doit le faire, cela non», c’est fini. En France un ministre a traité les enfants de ‘sauvageons’, c’est-à-dire un groupe qu’on ne peut pas maîtriser. Les enfants d’aujourd’hui sont les parents de demain, si l’on les éduque dans le laxisme, comment espérer la survie de l’humanité? Qu’est-ce qu’on offre à la nouvelle génération? Une civilisation de consommation, où il n’ y a pas de place pour la maîtrise de soi. On doit dire aux jeunes qu’il faut, par exemple, de la discipline dans le domaine sexuel. Je voudrais insister dans le sens de l’autorité parentale et le sens de famille. Ici, certaines sectes méprisent la famille en disant, par exemple, qu’un couple ne peut pas prendre en charge ses vieux parents ou l’enfant d’un oncle. On risque de tuer la solidarité africaine, qui est une valeur évangélique. Mais il faut qu’elle soit bien encadrée, pour que cela ne pèse pas, ne tue pas la famille. La famille ne sera plus de 15 ou 20 enfants, il faut s’imposer des limites. Mais pas n’importe comment, suivant des méthodes qu’on nous offre de l’extérieur.
Tu ne tueras pas. La vie comme valeur en Afrique est indiscutable. Mais que reste-t-il aujourd’hui de cette image idyllique de notre mère continent? La question mérite d’être posée lorsque passent dans nos mémoires les souvenirs du génocide rwandais en 1994, et des guerres qui s’en sont suivies dans l’Est de notre pays, sans oublier celles d’Angola, Sierra-Leone, Liberia, Tchad, Soudan, etc. La question du respect de la vie passe aussi par le refus de l’avortement, par l’octroi d’un salaire permettant à une famille de vivre.
Tu ne commettras pas d’adultère. La culture moderne voudrait innocenter, par exemple, ce que nous considérons comme offenses à la dignité du mariage: l’adultère, la polygamie, le divorce, l’union libre, etc. Mais qu’est-ce qu’on voit? On incite à la débauche. Ce qui se passe dans les médias avec ces musiques et danses obscènes, ces publicités sur l’alcool, ces films, exige qu’on se préoccupe sérieusement de l’avenir de notre société.
Tu ne voleras pas. Tu ne pilleras pas, tu ne détourneras pas l’argent de l’Etat. Et je me demande: combien de nos compatriotes chrétiens savent que prendre de l’argent de l’Etat est un vol? On ferme les yeux. Mais il y a aussi le revers de la médaille: lorsqu’un Etat n’assure pas un salaire honnête à ses employés, lorsqu’on exploite les pauvres, lorsque les services sociaux ne correspondent pas aux taxes dont on opprime le citoyen. On parle de tolérance zéro: mais combien d’entraves, de barrières, de fausses douanes, de tracasseries, des pots de vin!
Tu ne porteras pas de faux témoignage. C’est la même chose. Notre monde est plein de mensonges et d’escroqueries. Ce commandement nous introduit dans le régime de l’être plutôt que du paraître. Malheureusement très souvent nous aimons paraître plus qu’être. Et nous passons notre vie à soigner plutôt nos apparences que notre être. C’est ce qu’on vient de dire pour le vol: il est question aussi de respect, de dignité, d’honneur. Lorsqu’on trompe l’autre (mariés, personnes consacrées, représentants de la loi, etc.), lorsqu’on ment, lorsqu’on trahit, on doit sentir le déshonneur dans le fond de son être.
Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui. Beaucoup de femmes sont victimes dans les services ou dans les bureaux parce qu’elles ne consentent pas au désir du patron.... On parle de deuxième bureau… c’est un signe du pouvoir, qui peut conduire à l’exploitation de la femme. La traduction du neuvième commandement en lingala «kolula mpo bosoni te» (tu ne convoiteras pas la chair) semble mieux rendre la réalité. Ici, l’appel est lancé aussi bien à l’homme qu’à la femme. Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui; tu ne convoiteras pas le mari d’autrui. Il faut souligner ce mot ‘autrui’. Voulez-vous qu’on respecte votre femme, votre fille, votre sœur? Commencez par respecter les femmes, les filles, les sœurs des autres. Voulez-vous qu’on respecte votre mari, vos fils, vos frères? Commencez par respecter ceux des autres.
Tu ne convoiteras pas le bien d’autrui. Nous avons connu deux grands pillages à Kinshasa. On pourrait dire que le premier pillage était légitime: ce sont les pauvres qui se sont vu trop exploités et ils sont allés en ville piller les magasins de riches. Après, quand tout le monde est devenu pauvre, il y a eu un deuxième pillage, c’est le voisin qui est pillé par son voisin. Cela a été l’exploitation du pauvre par le pauvre! L’exploitation du pauvre par le pauvre, c’est ce que nous vivons maintenant. C’est-à-dire, l’enseignant demande de l’argent aux élèves, que les familles doivent payer; le gendarme qui a des enfants à l’école, fait autant face à ceux qui ne semblent pas vouloir respecter la loi… nous sommes tombés dans l’exploitation des pauvres par les pauvres. Ceux qui nous dirigent font partie de ces pauvres, qui ont été exploités et ils ne vous laisseront rien, même pas les miettes… Ae |
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