Teresa, 22 ans, a eu la douleur immense de perdre son enfant de 3 ans. Une nuit, dans une rue obscure de son village, un inconnu a tiré deux coups de revolver sur son fils et l’a tué. Après un an de désespoir, elle a voulu, avec des amies, rencontrer en prison celui qui avait tué son fils.

 

Elle voulait savoir quel était cet être sans cœur qui avait tué son enfant et lui avait causé tant de peine. Antoine, l’assassin, leur a raconté la terrible histoire de sa vie: son enfance malheureuse où il fut abusé par son père, puis abandonné par sa mère et confié à ses grands-parents, finalement rejeté comme enfant de la rue. Son histoire a tellement bouleversé Teresa qu’elle a commencé, pleine de compassion, à le visiter régulièrement en prison. Aujourd’hui, ils sont mariés et ont trois enfants.

Cet épisode, raconté par le P. Leonel Narvaez Gomez, missionnaire de la Consolata, résume son expérience et sa vision. Après avoir étudié sociologie et théologie à Cambridge et Harvard (USA) et après avoir travaillé au Kenya pendant dix ans, il est rentré en Colombie, où il a aussi participé à des négociations avec des groupes rebelles, pour la paix. Dans ce grand pays sud-américain, entre 1949 et 1999, les victimes de la guerre civile, des attentats, du racket de la drogue, etc. ont été 475.437. «Vous ne pouvez pas parler d’avenir pour ce pays si on ne lui apprend pas «l’irrationalité de la violence et l’irrationalité du pardon», dit P. Leonel, qui a ouvert une Ecole de ‘Pardon et Reconciliación’, une des initiatives les plus révolutionnaires que le pays connaît et qui a déjà formé un millier d’animateurs à Bogotà et quelques centaines à Barranquilla et à Medellin.

«C’est un miracle de pardon et de réconciliation qui illustre combien les situations de violence ne sont pas toujours désespérées. Toute offense met en mouvement des émotions, des sentiments: colère, sens d’humiliation, désir de vengeance, frustration. Des choses naturelles! Eprouver indignation et colère n’est pas, en soi, malsain. Mais le danger de l’amertume et de la rage est là et peut exiger qu’on passe rapidement à la vengeance, à la recherche d’une compensation qui peut devenir irraisonnable et blesser de nouveau la justice qu’on prétend réparer.

Se libérer d’un passé qui opprime est une condition indispensable pour le développement.»

Ce qui est arrivé, par exemple, a Florencia, qui habite dans un quartier de la banlieue sud de Bogota, est éloquent: «Ça fait longtemps que mon mari m’a quittée, mais pour quelque temps nous avons continué à vivre sous le même toit. J’ai vécu des mois de tension. Plusieurs fois, la nuit, je me suis retrouvée à la cuisine, un couteau en main, déterminée à faire une folie. “Le tuer ou pas?” A un certain moment, j’ai décidé de ne pas donner libre cours à ma soif de vengeance. Maintenant, mon mari est parti et j’ai commencé une nouvelle étape de la vie, avec mes deux enfants.»

«Pour un chrétien – dit encore P. Leonel - le message central de Jésus d’aimer ‘‘même ses ennemis’’ est là, sans nuances. Des solutions d’un autre genre ne font que favoriser l’escalade de la violence et qu’on réponde à un crime par un autre. Il ne s’agit pas de soutenir l’idée d’un pacifisme naïf, utopique, apolitique. Il s’agit de dépasser une part de la culture punitive du droit et de la justice capable de conduire à l’élimination de la liberté de l’agresseur et, d’autre part, de favoriser le développement d’une nouvelle culture, où notre “cerveau archaïque” qui instinctivement cultive la colère, la violence et la vengeance, découvre la puissance de la non-violence active, la tolérance, la bonté, la compassion et l’amour.»

Père Leonel est persuadé que sa méthode – appelée ‘Espere’ et devenue opérationnelle en 2002 - peut aider à résoudre les conflits armés qui troublent le pays. «Notre objectif est de toucher les gens au fond, où les émotions naissent. Une chose, celle-ci, négligée par la catéchèse et les homélies, qui parlent souvent au cerveau mais ne touche pas le cœur.

Une des expériences les plus douloureuses est sans doute le viol. Le traumatisme est si grand qu’on peut arriver à pardonner (cela libère l’esprit), mais pas à se réconcilier.

On nous a accusé de sentimentalisme en sauce new age. J’ai étudié avec d’autres experts le conflit colombien: on a compris que les analyses culturelles, psychologiques, sociales, etc. n’arrivent pas à éliminer la haine. Il faut aller en profondeur, aux racines de la rancune. J’ai découvert que jusqu’à la création de la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud, les thèmes du pardon et de la réconciliation avaient été négligés par les sciences sociales.

Nous sommes bien conscients que nous allons à contre-courant. Dans la société colombienne, la culture de la vengeance est très enracinée. La mentalité dominante croit que le recours aux armes est plus efficace que le dialogue. Mais nous croyons dans le futur et nous allons de l’avant.»

 

Aguilar Teo

Libération et pardon