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Amartya Sen, prix Nobel de l’économie 1998, s’interroge dans le volume Richesse des nations et bien-être des individus publié avec un autre prix Nobel de l’économie, J. Stiglitz et J-P Fitoussi, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, sur la crise mondiale actuelle (Ed. Odile Jacob, 2009, 368 p.). «Si on ne veut pas que notre avenir et celui des générations futures soit semé de catastrophes économiques, sociales, écologiques, on doit changer beaucoup de choses: nos manières de vivre, de consommer, de produire ainsi que les critères de nos organisations sociales et de nos politiques».
Amartya est fils d’un professeur de chimie. Il a été d’abord étudiant et puis professeur à Calcutta, au Trinity College de Cambridge, à l’Université de Delhi, à la London School of Economics, Oxford, Harvard, MIT, Stanford, Berkeley… Il est un économiste issu du Tiers Monde, spécialiste des problèmes de pauvreté et de développement, connu pour ses analyses pénétrantes sur la famine et les inégalités. «Nous vivons dans un monde indivisible où les riches ne peuvent plus ignorer les pauvres» dit-il. À ceux qui l’ont interviewé à la sortie du livre, il a expliqué qu’il n’a pas de conseils à donner à ceux qui lui demandent comment placer leur argent, parce qu’il s’intéresse essentiellement à «ceux qui n’ont pas d’argent à placer.» Il n’a pas apprécié la boutade d’un journaliste du Guardian qui, pensant lui faire un compliment, a comparé sa vision de l’économie semblable à celle de «Mère Teresa». Il a protesté, tout d’abord, parce qu’il nourrit une considération respectueuse pour Mère Teresa de Calcutta, et aussi parce que les activités d’un économiste – si engagé soit-il - n’ont rien en commun avec celle d’une religieuse travaillant parmi les ‘derniers’ de la société. D’ailleurs, a t-il ajouté, il aime le bon vin et la bonne table.
Une nouvelle économie Il y a des économistes qui affirment que la crise que le monde connaît appelle à ‘refonder’ le capitalisme ou à le ‘moraliser’. «Pour mieux faire oublier qu’ils étaient, hier encore, les plus ardents défenseurs de la dérégulation» dit Amartya, persuadé que la crise peut être une invitation à revenir aux sources véritables de l’économie de marché. La crise doit être l’occasion de s’intéresser à l’histoire des idées économiques et de mieux comprendre comment le système a pu s’éloigner de ses objectifs initiaux et conduire à de telles dérives. Amartya Sen ne partage pas l’idée selon laquelle tout serait à réinventer pour produire un nouvel ordre économique, mais semble suggérer qu’une meilleure combinaison du marché et des services publics et une répartition plus juste des richesses pourrait permettre de renouer avec un développement économique moins inégalitaire et moins instable que celui des trente dernières années. Cette idée de justice est sans doute le fruit d’expériences qui remontent à son enfance. Il n’avait pas encore 10 ans, en 1943, lorsque le Bengale a subi une famine qui a fait plus d’un million de victimes. Et puis il a vu la violence de la partition entre l’Inde et le Pakistan (1947).
Bonheur et liberté Persuadé que les famines sont créées par l’absence de démocratie plus que par le manque de nourriture, il introduit la dimension éthique dans la recherche économique. «La démocratie permet d’éviter les famines, car c’est un phénomène contre lequel il est facile de mobiliser l’opinion. A partir du moment où l’Inde a eu un gouvernement démocratique, en 1947, elle n’a plus connu de famine. Les nouvelles de la famine, publiées dans les journaux, provoquent l’indignation du public et exercent une pression sur le gouvernement. Les hommes ne sont pas indifférents à ce qui arrive aux autres dans un domaine si important. Grâce à l’existence d’une presse relativement libre, d’élections périodiques, de partis d’opposition actifs, aucun gouvernement ne peut échapper à une sévère sanction s’il diffère l’application des mesures préventives et s’il laisse se produire une véritable famine. Les gouvernements doivent faire très attention. Le contraste est saisissant par rapport à la Chine entre 1958 et 1961. Entre 23 et 30 millions de personnes sont mortes et les politiques gouvernementales désastreuses continuaient à être appliquées. Un état de choses rendu possible par la nature non démocratique du système politique chinois. Il n’y avait pas de parti d’opposition. Aucun journal ne critiquait les mesures officielles, la famine n’était même pas mentionnée dans la presse soumise au contrôle de l’État. Amartya fait partie des économistes qui soulignent l’importance du rôle d’un Etat bien géré. La crise est le produit des mauvaises politiques économiques. C’est ce qui est arrivé d’abord aux Etats-Unis : leur économie libérale a connu sans doute une expansion extraordinaire, mais elle a laissé la porte ouverte à la spéculation et à la recherche de profits fous, soustraits aux mécanismes de régulation et des contrôles nécessaires. Il faut repenser même les notions de progrès et de bonheur. Le bonheur et la régulation sont des questions liées. Penser au bonheur des gens, mais aussi à leur liberté, à leur capacité à vivre comme des êtres doués de raison, capables de prendre des décisions, cela revient à se demander comment la société doit être organisée. On ne doit pas penser que le marché n’a pas besoin de contrôles ou que les gens feront automatiquement les bons choix. Economie, politique et étique doivent voyager ensemble. Par exemple, il n’y a pas de liberté et de bonheur sans régulation. Les indicateurs de production ou de consommation de marchandises ne révèlent qu’un aspect de la réalité. Et très peu de la liberté et du bien-être d’un pays, des choses qui dépendent de l’organisation de la société, de la distribution des revenus. Aucun chiffre simple ne peut suffire. On a besoin de plusieurs indicateurs: celui du PIB, la richesse mesurée uniquement sur le produit intérieur brut, est important, mais ne doit pas être le seul. Il y a aussi l’espérance de vie à la naissance, l’accès à l’éducation et aux soins de santé, le taux d’alphabétisation des adultes. On ne doit pas croire qu’il suffit de respecter certaines lois du marché. Il faut qu’il y ait l’intervention raisonnée de l’être humain, possible là où il y a la démocratie, pour discuter du monde qu’on veut. Les humains sont tous plus ou moins égaux; mais leurs différences sont nombreuses (classe sociale, sexe, profession, langue, morale, religion, politique, habitudes alimentaires, intérêts sportifs, goûts musicaux etc.) Si on les classifie uniquement sur la base de la religion ou de la culture, on prépare des conflits. Les indices de la production ou du commerce ne disent pas grand-chose sur la liberté et le bien-être, qui dépendent de l’organisation de la société.
Il faudrait Comment faire? «Imaginez trois enfants et une flûte. Anna dit que la flûte c’est pour elle, car elle sait comment jouer. Bob prétend qu’il est pauvre et qu’il n’a pas d’autres jouets. Carla dit qu’elle a passé des mois à la fabriquer. Comment respecter la justice devant ces trois prétentions? «Il faut, entre autre -explique Amartya- que les pays les plus pauvres soient représentés dans les instances de négociation. L’élargissement du G8 à vingt pays marque un vrai progrès. Les points de vue de la Chine, du Brésil, de l’Afrique du Sud et de quelques autres pays émergents sont maintenant pris en compte. Mais il n’est pas suffisant de donner la parole à ceux qui ont le mieux réussi. Ils ne portent pas les préoccupations des plus pauvres. L’Afrique reste trop négligée. Le rôle de l’Assemblée générale des Nations unies doit être renforcé. C’est le seul lieu où, quel que soit son poids économique, un pays peut s’exprimer à égalité avec les autres. » Un indicateur que Amartya considère très important est l’ IDH (indice de développement humain). Conçu au départ pour les pays en développement, il permet de comparer la Chine, l’Inde, Cuba, etc. mais aussi l’Europe, les Etats-Unis, pays où existent toujours des fortes inégalités. De nos jours, le problème de l’environnement ne peut pas être ignoré. Il affecte les possibilités du développement à plus long terme. L’impact du changement climatique est plus fort sur les populations les plus pauvres. Enfin, «nous devons changer les critères de nos organisations sociales et politiques». G. Y. |
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La Crise |