Environ 450 ans avant Jésus Christ, Hérodote a cru bien dire en affirmant que “l’Egypte est un don du Nil”, vérité qui, même son corollaire, se vérifie jusqu’à nos jours. Déjà dès le 19ème siècle, le monde contemporain a commencé à mûrir profondément cette réflexion de l’historien grec, dont la résultante est  l’amalgame de tensions géopolitiques considérables que revêt présentement ce puissant cours d’eau qui étanche la soif, produit de l’électricité, arrose les cultures, maintient la vie.

 

Aujourd’hui, les 83 millions d’Egyptiens vivent à 90 % des eaux du Nil, mais déjà se profile la pénurie de cette denrée d’ici une vingtaine d’années. Le pays des Pharaons en lui-même ainsi que les autres riverains situés en amont de l’Egypte brandissent eux aussi leurs besoins croissants en eau pour leurs populations et pour leur développement agricole et hydroélectrique. D’où la guerre latente entre deux camps, d’une part l’Egypte et le Soudan, liés par des accords de 1929 et de 1959 qui leur octroient les 87 % du débit du fleuve et, d’autre part, les pays de l’amont, l’Ethiopie, l’Ouganda, le Rwanda, la Tanzanie, le Kenya, la République Démocratique du Congo, le Burundi et l’Erythrée. Les cinq premiers pays de l’amont sont signataires, le 19 mai dernier, d’un accord-cadre visant à changer le quota de la répartition des eaux du Nil.

Le fleuve Nil, d’un débit moyen de 2.500 m3/s., couvre un bassin de 3.349.000 km2, une superficie qui engloberait pratiquement l’étendue réunie de la Lybie, du Tchad et de l’Egypte elle-même. Ce cours d’eau prend son origine sur deux sources, le Nil Blanc et le Nil Bleu. La première, le Nil Blanc, tire ses origines du Lac Victoria, en Ouganda, traverse ce dernier pays avant de couper de part en part le Soudan et l’Egypte, sur une longueur de 5.584 km. Par ses affluents, il s’alimente dans bien d’autres pays, notamment en République Démocratique du Congo, au Kenya, en Tanzanie, au Rwanda et au Burundi. Toutes les eaux ainsi récoltées se jettent soit dans le Lac Victoria, soit dans le Nil.

De son côté, le Nil Bleu part du Lac Tana en Ethiopie et rejoint le Nil Blanc au niveau de Khartoum, la capitale soudanaise, et forme avec le Nil Blanc un même cours d’eau qui termine son parcours dans la Méditerranée (longueur totale: 6.671 km).

Le plus grand bassin hydrographique du monde donne la vie à 160 millions de personnes de différentes cultures et de différentes origines mais unies dans leur dépendance envers ses eaux.

 

Bipolarité

Le ‘Traité de partage des eaux du Nil’, élaboré en 1929 par la Grande-Bretagne, puissance colonisatrice, n’a eu d’yeux que sur l’Egypte - à raison de 48 milliards de m3 – et sur le Soudan – à hauteur de 4 milliards de m3, - soit au total 87% du débit total du fleuve, accordant en même temps à l’Egypte le droit de veto sur tout projet qu’elle jugeait préjudiciable à ses intérêts. Il y eut une première revendication de la part du Soudan. En effet, en 1956, pendant que l’Egyptien Nasser nationalisait le canal de Suez, espérant trouver là une source du financement du barrage d’Assouan, le Soudanais Abboud négociait la révision du Traité, désormais appelé ‘Traité sur les eaux du Nil’: ces deux pays revoyaient leurs quotas à la hausse. Ainsi, la révision du Traité, en 1959, augmenta pour l’Egypte, des 48 milliards de m3 à 55,5 milliards, tandis que le Soudan obtenait 22 milliards contre 4 précédemment. Les deux parties, s’étant ainsi largement servies, n’ont réservé à tous les autres riverains du fleuve qu’un maigre quota allant de 1 à 2 milliards de m3. Dans l’une des clauses de ce Traité, on a enfoncé davantage le clou, prévoyant que «toute réclamation de la part des pays en amont serait confrontée à une position égypto-soudanaise unifiée». Et ce qui devait arriver arriva.

Bien sûr, les pays en amont n’ont pas été invités aux discussions. Mais l’Angleterre a fini par battre sa coulpe en se faisant plus tard leur héraut. Elle dénonce ce Traité et réclame une part plus large pour les pays en amont. En même temps sont entrés, à pas feutrés dans la danse, les Etats-Unis d’Amérique aux côtés de l’Ethiopie, les Anglais pour appuyer la cause des Etats de l’ Afrique de l’Est et la Russie avec l’Egypte. C’est l’internationalisation du problème et… «la guerre froide de l’hydropolitique».

Dès lors, la roue des négociations a démarré à la quatrième vitesse: 1967, alors que les riverains, anciennes colonies anglaises se concertent pour que soient révisés les termes du Traité égypto-soudanais, l’Ethiopie refuse tout, tant que les Accords de 1929 et de 1959 ne sont pas tombés en annulation; 1970: La RDC, le Rwanda et le Burundi, eux aussi, entrent en action; 1974: une forte inondation sur le Lac Victoria précipite le processus de la coopération et l’événement fait naître la conscience de mettre ensemble les dix riverains ; en 1994 est formulé un plan d’action pour établir un accord-cadre de coopération, dit ‘Cooperation Framework Agreement’; 1990: plusieurs bailleurs internationaux, dont la Banque Mondiale et la France, s’y penchent aussi et il est créé «l’Initiative du Bassin du Nil», qui est une forme de coopération régionale pour arriver à une vision concertée en vue d’éviter des conflits autour d’une ressource si précieuse et si cruciale.

 

Pas d’alternative

Actuellement, la situation reste tendue. L’Egypte ne cesse de considérer la concertation entre pays en amont comme une condamnation à mort contre des millions de ses habitants. Elle est prête à prendre toutes les mesures nécessaires contre tout projet sur le fleuve qui porterait atteinte à ses intérêts, en particulier en matière d’irrigation, comme stipulé dans les traités de 1929 et 1959.

C’est dans cet ordre d’idées qu’en 1978, le président Anouar el-Sadate avait menacé sérieusement de bombarder l’Ethiopie si celle-ci mettait en exécution ses projets de construction des barrages dans la partie éthiopienne du Nil Bleu. Pour l’Egypte, il n’y a donc pas d’alternative possible: ces accords restent valables tant qu’ils ne sont pas modifiés à l’unanimité des dix pays bordant le fleuve providentiel. D’ailleurs, arguent les dirigeants égyptiens actuels, les pays africains de l’amont jouissent d’une pluviométrie bien meilleure que l’Egypte désertique. Ils bénéficient de pluies abondantes, dont une grande partie, insistent-ils, se perd dans des marécages inexploités.

Avant de demander à l’Egypte de faire des efforts, il faudrait commencer par rationaliser l’utilisation de l’eau dans ces pays.

En dépit de la forte opposition de l’Egypte et du Soudan, les pays en amont ne décousent pas. Le 19 mai dernier à Entebbe, l’Ethiopie, le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda et la Tanzanie signaient unilatéralement un accord-cadre de coopération sur l’utilisation des eaux du Nil, un mouvement visant à changer les quotas des eaux du prestigieux fleuve.

Pendant ce temps, l’Ethiopie, en tête d’affiche, veut aller droit au but: elle envisage de construire dans peu de temps une quarantaine de barrages pour irriguer ses terres et produire de l’électricité. Travaux que Israël serait prêt à financer.

Maintenant que le ballet diplomatique est ouvert, l’Egypte hésite tant soit peu entre, d’une part, les coups de gueule des pays de l’amont et d’autre part, un calme relatif qui fait croire que les bailleurs internationaux, notamment la Banque mondiale, ne financeront sûrement pas tout projet sur le Nil tant que subsistera le conflit.

 

A condition que ...

Dans cette perplexité, elle est présentement occupée à mettre un peu d’eau dans son vin: «L’Egypte ne s’oppose nullement pas à la réalisation de projets dans les pays en amont du Nil, qui ne consomment pas de grandes quantités d’eau, à condition qu’ils n’aient pas d’incidence sur sa part annuelle», a affirmé Mohamed Nasreddine Allam, ministre égyptien de l’Eau et de l’Irrigation. Réponse du berger à la bergère, de la part du Premier ministre du Kenya, Raila Odinga, au cours d’un tête-à-tête avec Moubarak, le président égyptien: «Ni le Kenya, ni aucun autre pays en amont n’envisage de malmener les intérêts de l’Egypte concernant les eaux du Nil.»

Il est certes vrai que les pourparlers du 19 mai 2010 n’engagent pas encore totalement les dix concernés par le fleuve. D’ailleurs, l’appréhension pour le referendum d’autodétermination du Sud-Soudan, en janvier prochain et la présence toujours plus grande de la Chine donnent au tableau des nouveaux sujets d’incertitude.

 

Rombaut Lilem

Le fleuve Nil

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