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L’informel |
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C’est partout en Afrique subsaharienne ! Ils sont nombreux les gens qui vivent avec moins d’un dollar par jour. Là, la survie est une équation difficile à résoudre, le marché de l’emploi étant quasiment fermé. Et pourtant, il faut vivre, manger, s’habiller, scolariser ses enfants, se rendre dans des centres de santé et même… se distraire! Mais comment? Dès lors, plus qu’une solution : se verser dans le travail informel. Sans quoi point de salut!
Cet étudiant-là est en deuxième année de licence en économie. Chaque jour, il quitte sa maison avant le lever du soleil et se dirige vers le grand marché, entre dans une parcelle qui lui est familière et en sort avec … du bois et deux grandes marmites. Il prépare ensuite le café pour ceux qui se lèvent tôt. Il se fait ainsi une petite somme qui lui permet d’assurer sa vie d’étudiant. Quand il est huit heures, il range ses ustensiles, ses bouquins sous les bras, il s’en va à la faculté. Des nouvelles activités économiques s’installent un peu partout. On sait bien que les gens même s’ils aimeraient lire les journaux, n’ont pas le moyen de les acheter. Les petits vendeurs de journaux ont bien saisi la portée du conflit qui surgit lorsque attirés par les titres, les aspirants lecteurs voudraient pouvoir feuilleter les pages. Le vendeur procède à la photocopie des pages qui contiennent des nouvelles intéressantes et les vendent à l’unité, à un prix qui ne vaut que le dixième de celui de la publication entière. Et le tour est joué, au grand dam de la maison éditrice du journal! Aller à l’école coûte cher et l’illettrisme gagne du terrain dans nos pays. Mais ces enfants, laissés pour compte, comment devront-ils vivre? Ils se font vendeurs à la criée de tout produit qu’ils trouvent, allant des costumes fringants aux lingeries usagées de tout genre; des produits pharmaceutiques aux plantes médicinales même des plus farfelues; des DVD et CD piratés aux antiques disques phonographiques,… Dans la catégorie de l’informalité, particulièrement parmi les jeunes garçons, frais émoulus des écoles du village ou de la ville, dans l’attente d’un travail rémunérateur ou encore des chômeurs patentés, las d’attendre un job qui ne vient toujours pas, on se débat comme on peut.
Des métiers sans nombre A moins de cent mètres les uns des autres, les occupants des petits étals attendent des clients. Lesquels? Par exemple: les utilisateurs des téléphones mobiles, soit pour appeler quelqu’un, soit pour alimenter son portable en unités. Ils peuvent atteindre un demi-millier d’appels par jour. Ce métier informel procure à leurs tenanciers des revenus qui leur permettent de vivre. Une réalité qui autorise beaucoup de réseaux de téléphonie cellulaire de crier tout haut qu’il créent des milliers d’emplois informels. Ce qui n’est pas faux. Il y a aussi dans cette même catégorie des «changeurs de monnaie», c.à.d. des hommes et des femmes installés tout le long des avenues et devant les grands magasins et qui n’ont d’autre activité que d’étaler des liasses de billets de banque sur des petits étals, attendant des «clients» pour le change de la monnaie locale en devises et vice-versa. Un très vieux métier qu’on appelait dans des temps très éloignés tant à Kinshasa qu’à Brazzaville, les deux capitales les plus rapprochées du monde, des «chômeurs de Léo» (Léo pour Léopoldville), que la police traquait à tout bout de champ, car concurrençant une des fonctions dévolue aux banques. Mais aujourd’hui, quelle est cette autorité-là qui peut les déloger de leur milieux de travail, quand il n’est un secret pour personne que les fortes sommes d’argent qu’ils trainent ne proviennent que de ces dites ‘notabilités’? Point n’est besoin d’être intellectuel pour s’adonner à la débrouille pour la survie. Les tireurs de charrettes, les cireurs, les vendeurs d’artisanat ou d’eau potable en sachets, les porteurs des fagots que ramènent les femmes à partir de leurs points d’approvisionnement ou au sortir d’un moyen de locomotion, les percepteurs des billets dans les bus,… tout ce bon petit monde occupé dans des travaux ne revêtant aucun caractère tant soit peu officiel ne tire que par là les moyens de se nourrir et de nourrir sa progéniture. Aux bricoleurs de tout genre, l’imagination peut créer des occupations utiles et rentables.
La débrouillardise Que ne fabrique-t-on pas avec du matériel de fortune, ramassé parfois dans des tas d’immondices? On réalise ainsi des bricoles de tout genre: des braseros parfois plus efficaces que les réchauds vendus dans les grands magasins; des antennes de télévision, des jouets pour les enfants ... Avez-vous un petit capital? Alors, pourquoi vous leurrer? Il suffit d’un petit éventaire qu’on porte sur la tête et sur lequel on trouve n’importe quel article et on se fait ainsi vendeur à la criée, parcourant la ville du matin au soir pour offrir ses produits partout où se massent les gens, dans les buvettes et bars, dans des lieux de deuil, au sortir des cultes, etc. L’ingéniosité, l’inventivité, la jugeote, la volonté peuvent tout aussi bien déplacer les montagnes, particulièrement quand on a cherché partout sans trouver d’emploi. Est bien heureuse cette fille qui a bien obtenu sa licence en économie et puis est rentrée dans son village pour ne récolter que du gingembre, prisé par des gens qui souffrent régulièrement des maux de dos. Avec l’aide de quelques femmes du village, elle en fait du jus qu’elle verse dans des petits bocaux étiquetés d’environ 200 grammes et qu’elle va vendre en ville. Il y a deux ans et demi, la production journalière était de quelque 20 flacons, et aujourd’hui elle a signé un contrat avec certains magasins huppés de la ville. Et ne lui parles plus d’aller chercher du travail ailleurs… Dans le même ordre d’idées, il est un regroupement d’anciens chômeurs, las d’attendre une manne qui ne vient toujours pas, qui se sont versés dans la création de petites unités de production faites du piment pilé, mis dans des bocaux et vendus, de porte à porte d’abord, puis à la commande, auprès des petits restaurants qui pullulent dans la ville. L’expérience de ce groupe des femmes semble bien réussie. Que font-elles? Quelques jeunes filles, encadrées par deux ou trois mamans, se sont assemblées dans une fabrique de la fécule de manioc appelée chikwangue, produit très consommé dans certains pays d’Afrique centrale: un millier de chikwangues écoulées en une semaine, voire deux milliers à l’occasion de certaines fêtes, n’est-ce pas une petite fortune? Pour ces jeunes dames, leur plus grande victoire aura été d’avoir réussi, de prime abord, à braver les railleries de leurs collègues qui estiment que ce travail ne peut être réalisé que par des mamans, des vieilles dames. Qu’à cela ne tienne! Ces jeunes travailleuses gardent tout de leur beauté et ne recourent pas à la mendicité dans les rues. Elles sont autonomes et fières de l’être. Décidément, la débrouillardise mène bien son bout de chemin.
André Limoza |