Du 15 au 22 juillet 2010, les évêques du Soudan se sont concertés à Juba pour ausculter l’avenir du Sud après le referendum de janvier prochain. Aux prélats au cours de ces pourparlers s’est jointe une délégation de ‘Denis Hurley Peace Institute’, une institution du département ‘Justice et Paix’ de la Conférence épiscopale de l’Afrique du Sud.

 

Le Soudan, 2.505.813 km2, soit le plus grand Etat du continent, est en ébullition à propos du referendum prévu dans le pays le 9 janvier 2011. Avec en filigrane des déclarations des uns et des autres, l’on craint une flambée de violence dans un pays qui a déjà connu deux décennies de guerre civile entre le Nord, majoritairement musulman et le Sud, en grande partie chrétien et animiste. L’évocation du Darfour, région occidentale à l’ouest du pays, englué dans une guerre civile qui date de 2003, donne aussi le frisson: 300.000 morts et 3 millions de déplacés, chiffres des Nations Unies.

En 2005, l’Accord de paix global (Comprehensive Peace Agreement, CPA), signé entre le Gouvernement central de Khartoum et l’Armée populaire de Libération du Soudan (SPLA en sigles anglaises) des ex-rebelles sudistes, mettait fin à la guerre et donnait au Sud le droit du choix de continuer à faire partie du Soudan uni ou d’opter pour l’indépendance. Mais le grand enjeu, aujourd’hui, se situe au niveau des réserves de pétrole, à hauteur de quelque 6 milliards de barils, soit le cinquième rang au niveau continental, qui fournissent les 60% des revenus du gouvernement central et 98% de ceux du gouvernement semi-autonome du Sud-Soudan. Ces réserves sont situées dans l’espace du Sud-Soudan et un peu à la lisière entre le Nord et le Sud.

Les Sudistes émettent déjà des craintes sur ce referendum. Ils soupçonnent la Commission de lenteur volontaire, pour ne pas respecter les délais prévus par le calendrier. Mais le président soudanais, Omar el-Béchir, réaffirme sa volonté de reconnaître la sécession si ce choix l’emportait, même si son parti, le NCP (Parti du Congrès National) continue à prôner l’unité nationale.

Face à ce quiproquo des politiciens, la communauté chrétienne catholique, à travers ses évêques, a eu son mot à dire: «C’est un moment historique - écrivent les évêques. Le Soudan ne sera plus comme avant. Après des siècles d’oppression et d’exploitation, après des décennies de guerre et de violence, 5 ans après l’Accord global de paix, le moment est arrivé d’agir et de préparer le changement. Nous encourageons tous ceux qui ont droit de vote au referendum au Sud-Soudan à choisir un avenir qu’eux-mêmes, leurs enfants et les prochaines générations aimeraient avoir. Nous les encourageons à opter pour un mode de vie qui leur garantit la liberté, la justice et les mêmes droits pour tous.»

 

Dans un entretien, John Ashworth, directeur intérimaire de Denis Hurley Peace Institute, fait un tour d’horizon de la situation politique, sociale et religieuse du pays à la veille du referendum ainsi que des divers scénarios possibles.

 

Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste cet Accord Global de Paix (CPA)?

En rien, il ne s’agit en rien d’un accord ‘global’, car il n’affronte qu’un seul des conflits au Soudan (par exemple, il ne touche pas à la question du Darfour). De plus, il ne considère que deux des parties en guerre, excluant tous les autres partis politiques et les factions militaires, ainsi que la société civile elle-même. Il ne s’agit pas plus d’un document qui affronte ‘la paix’, mais tout simplement un ‘cessez-le-feu’ qui prévoit un agenda de mesures devant conduire à la paix.

Naturellement, en déplaçant le conflit d’un niveau militaire à un niveau politique, un grand pas est franchi, mais le conflit demeure. Enfin, on ne peut pas parler non plus d’un ‘accord’: il a été signé en 2005 par Khartoum sous une forte pression diplomatique. Autrement dit, les Soudanais du Sud voient ce CPA presque exclusivement en termes de préparation au referendum de 2011.

 

Quelle est la situation religieuse au Soudan?

Au niveau de tous les jours, chrétiens, musulmans et adeptes de religions traditionnelles africaines vivent côte à côte sans problèmes. Toutefois, le gouvernement du Soudan est un régime islamique, voire une dictature militaire, ‘légitimé’ récemment par des élections qui, selon la plupart des gens, n’ont pas été libres et correctes, et les gouvernements successifs du Nord ont mis en œuvre une politique d’islamisation qui a porté préjudice aux non musulmans.

Toutes les statistiques au Soudan sont suspectes, mais la répartition religieuse est probablement celle-ci: 60% de musulmans contre 40% de non musulmans. Les adeptes de la religion traditionnelle africaine, les anglicans (Eglise épiscopale) et les presbytériens sont les trois groupes majoritaires, avec une série de petites Eglises évangéliques indépendantes et quelques Eglises orientales qui, toutes ensemble, ont toujours bien travaillé. L’Eglise catholique est par ailleurs un des membres fondateurs du Conseil des Eglises du Soudan.

 

Unité ou sécession, qu’est-ce que cela signifie pour la population ou pour les politiciens? Le referendum résoudra-t-il les problèmes humanitaires et économiques du pays?

Les causes profondes des conflits au Soudan sont généralement de nature identitaire et liées à la dynamique centre-périphérie. Le Soudan est une société multiculturelle, multiethnique et multireligieuse, mais concrètement, une seule identité culturelle et religieuse, arabo-islamique, a été imposée à tous, cherchant à assimiler les autres en  faisant d’eux des citoyens de seconde zone.

Cela a été fait par tous les gouvernements du Nord, pas seulement par le régime islamique actuel.

La gouvernance du Soudan, qui comprend aussi l’accès au pouvoir et aux ressources, est par contre fortement centralisée tandis que les zones périphériques sont marginalisées. Par ailleurs, le pétrole est devenu un facteur important dans les conflits, même s’il n’est pas une des premières causes. Ces problèmes n’ont jamais été résolus par un Soudan uni, si bien que le peuple du Soudan pense que la sécession est la seule solution. Dans un Etat véritablement indépendant, le Sud n’aura pas à affronter l’islamisation et l’arabisation, ni l’exclusion du pouvoir et aura la plus grande partie du pétrole sur son territoire. Mais en réalité, le Sud fonctionne déjà comme un véritable Etat, si bien que la sécession ne serait pas un changement important. On espère que les progrès se poursuivent et que certaines faiblesses du gouvernement puissent être débattues. Les Eglises sont en train de préparer un programme de dialogue pour aider aussi dans ce domaine.

Quant au Nord, il dépend du pétrole du Sud, mais il est probable qu’une solution à l’amiable puisse être négociée pour lui permettre de continuer à percevoir les gains des ressources pétrolières. Le Sud, quant à lui, a besoin du gazoduc du Nord pour exporter son pétrole, et ne veut pas d’un voisin en faillite.

Comment oublier le conflit au Darfour? Destiné à se poursuivre, vu qu’aucune solution n’est pas encore au centre des débats. Enfin, s’il y a sécession, la vie deviendra probablement plus difficile pour l’Eglise du Nord car, même si elle y est habituée, elle continuera à vivre sous l’oppression d’un régime islamique.

 

Les Eglises d’Afrique se sont mobilisées pour que le Sud ne déserte pas le referendum. Qu’attend la Conférence épiscopale du Soudan? Peut-elle se dire neutre face aux résultats des urnes?

En tant qu’Eglise, les évêques s’en tiennent à leur dernière déclaration. Ils y analysent la situation du pays, présentant les aspects positifs et négatifs qu’entrainerait inévitablement aussi bien le vote pour l’unité que celui pour la sécession. Ils appellent enfin les populations à choisir elles-mêmes leur ‘vie’. En tant que simple citoyen, chaque évêque a par contre sa propre opinion et sait bien comment il votera ce jour-là.

 

Mariaelena Finessi

Soudan: Le referendum approche