Entretien avec le P. Didier Mafuta Kiyungu, OMI, animateur de la 40è session de la Chaire Cardinal Malula (organisée par l’Institut Africain des Sciences de la Mission, Kinshasa, 18-19/12.2010), autour du thème Double appartenance religieuse des chrétiens africains?

 

Comment parler de ce probleme?

Je réfléchis à partir du pourtour, de la périphérie, de ce qui est humainement perdant, de ce qui ne compte pas beaucoup aux yeux du monde. J’aimerais redonner de la voix à l’Afrique bafouée et humiliée, l’Afrique qui résiste et ne capitule pas devant toutes les tentatives d’assimilation et de dissimilation.

L’identité religieuse africaine est une vérité de fait. Cette reconnaissance a eu comme conséquence l’élévation de l’Africain et de son monde au rang de partenaire du dialogue. C’est cette perspective que proposait, dans la ferveur du concile Vatican II, le texte émanant du Secrétariat pour les non-chrétiens (l’actuel Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux) intitulé : A la rencontre des religions africaines. 40 ans après, l’actualité et la pertinence de ce texte ne sont pas à prouver. Il nous invite à reconnaître «La Rédemption à l’œuvre dans les religions africaines».

On doit prendre au sérieux la spécificité africaine, qui explique le choix de certains Africains de rester en collision avec le christianisme et de continuer de pratiquer leur religion ancestrale.

 

Avec ces Africains, l’Eglise a levé l’option du dialogue interreligieux copié sur le modèle du dialogue avec les grandes religions du monde.

D’autres Africains par contre, sans se renier, ont compris que le Christ est quelqu’un qu’il faut adorer si l’on veut s’accomplir. Ils sont devenus «balangwa Kristu» (ivres du Christ). C’est cette catégorie qui m’intéresse. Ils rencontrent le Christ, ils s’émerveillent, ils plient les genoux pour adorer. Ils décèlent en ce Fils de l’homme le paradigme et l’espoir de leur propre apothéose. Ils sont devenus chrétiens.

Mais il y a un problème: ces Africains en syntonie, en harmonie avec le Christ portent avec eux leur réceptacle culturel et religieux. Voilà pourquoi je me pose la question: «Est-il possible de parler d’une double appartenance religieuse des chrétiens africains?»

 

On dirait que c’est un sujet qui vous tient à cœur.

C’est un sujet sans doute intéressant. Il m’est particulièrement cher, il cadre avec mon domaine de recherches. Ce sujet m’est inspiré par le vécu religieux africain.

 

Comment abordez-vous cette réalité?

L’une des caractéristiques de ce monde est le fait de la circularité, de l’absence d’une ligne de démarcation entre le spécifiquement religieux et le spécifiquement profane. Ainsi, je me convaincs du lien intime entre la religion et la vie sociale en Afrique. Ce lien intime oblige les chrétiens africains à vivre leur foi selon des schèmes propres. Les catégories pour parler du Christ, pour énoncer le mystère de l’Eglise et le matérialiser à travers l’organisation des ministères, la façon de vivre les sacrements sont autant d’expressions d’une régénération africaine marquée par des motifs culturels et religieux propres.

Peut-on trouver des mots justes en Afrique pour parler du Christ?

Certes, on peut en déplorer l’inadéquation avec le mystère du Christ et de l’Eglise, car ces catégories africaines sont loin de rendre compte de toute la plénitude du Mystère qu’elles tentent d’énoncer. Mais en tenant pour vrai que l’analogie demeure le propre de la théologie, l’univers africain offre ses propres termes d’analogie pour relater les merveilles de Dieu dans l’histoire. Et nous nous réjouissons que les Africains n’aient pas différé ce devoir.

En effet, secrètement ou non, des aspects de la culture africaine sont intégrés dans la formulation et le vécu quotidien de la foi. Ainsi, le Christ est défini comme le grand Chef, l’Ancêtre et l’Aîné, le Maître d’initiation, le guérisseur par excellence. On notera qu’on est bien loin des catégories grecques. On remarquera aussi que la relation avec le Christ est plus affective et cultuelle que conceptuelle. La grande surprise que représente l’événement Jésus-Christ a provoqué un émerveillement qui suscite la sympathie envers le Fils de Dieu devenu désormais un proche, l’archétype de l’histoire.

Outre le cercle académique, le christianisme populaire est un autre lieu de réappropriation africaine de la foi chrétienne. Dieu est le bon père qui distribue ses faveurs à qui les mérite. Jésus-Christ est vu comme le thaumaturge, le grand guérisseur auquel aucune maladie ne résiste. Les Africains sont davantage fascinés par l’homme de l’agonie, le crucifié et l’humilié. Au nom de leur identité culturelle et religieuse, les sacrements et sacramentaux sont perçus comme des protections efficaces contre les menaces de l’existence. Ce sont autant des gris-gris qui « blindent » contre les assauts du malin. La prière, le jeûne, le chemin de croix, le pèlerinage deviennent par conséquent des « moyens de pression » pour obtenir des faveurs. Voilà comment la Religion traditionnelle africaine influe sur les motifs chrétiens.

 

Quand est-ce que se présente le risque d’un conflit dans la vie d’un chrétien? La tentation de rester dans ce qu’on a appris ou de se jeter dans ce qui semble se présenter comme nouveau?

Ces survivances de la culture religieuse dans la figure du christianisme africain ne sont pas à minimiser. Je ne vais pas éperdument m’engager dans une canonisation facile ou dans une diabolisation a priori de l’Afrique. S’il est vrai qu’il existe des lacunes à désapprouver, on ne peut méconnaître - selon aussi des documents très importants de l’Eglise, les éléments de religiosité qui procèdent de Dieu, les manifestations de l’agir de l’Esprit dans le cœur, dans l’histoire, dans la culture et la religion des Africains. Ces éléments constituent encore de nos jours le background religieux des chrétiens africains.

Tout ceci prouve qu’il existe une particularité chrétienne africaine qui découle de la Weltanschauung (vision du monde) africaine. Dois-je parler d’une altération de la vraie religion? Dois-je évoquer le syncrétisme, le bricolage, l’hypocrisie ou le déficit religieux? Sans tomber dans des revendications partisanes, on doit admettre qu’il y a une manière africaine d’être chrétien. Voilà ce à quoi je veux aboutir.

 

 Lorsque vous parlez d’harmonisation, qu’est-ce que vous soulignez, en particulier?

J’envisage une double fidélité. Pour moi, il n’est nullement question d’une juxtaposition de la tradition chrétienne et de la tradition africaine, il ne s’agit nullement d’une confusion entre deux univers religieux, il ne s’agit d’une trahison d’une identité au profit d’une autre. La double appartenance est un effort d’harmonisation, de synergie entre la Beauté par excellence (le Christ) et ses manifestations dans les créatures africaines. Cette harmonisation fait de sorte que l’Afrique enrichit l’Eglise non pas des chrétiens et Africains, mais des chrétiens africains. Le chrétien africain est un être nouveau, qui actualise les ressources de l’existence chrétienne et les valeurs de sa tradition.

 

L’identité chrétienne africaine, une chance ou une menace de la catholicité de l’Eglise?

L’Eglise doit se réjouir de voir qu’il y a une manière africaine d’être chrétien, d’interpréter la Bonne Nouvelle , une manière africaine de célébrer qui n’annule rien de la tradition normative mais s’en inspire et l’actualise à partir d’un contexte précis, des schèmes mentaux, des canaux affectifs déterminés par la tradition africaine. En effet, le Christ rencontre l’homme noir là où il le trouve. Il le provoque à partir de ses horizons, de ses catégories culturelles et religieuses.

L’Africain attaché à Jésus-Christ au prix du sang de ce Fils de l’homme se rendra compte de la valeur de l’acte du Christ. L’Africain qui devient chrétien ne se renie pas, mais il s’accomplit et se réalise parfaitement. Il reçoit la révélation personnelle du Dieu vivant, Père, Fils et Saint Esprit.

 

Oui, mais il n’y a pas, aujourd’hui le risque qu’on laisse tout tomber, qu’on devient athée, jusqu’à se moquer de toute religion?

 Il y a un théologien camerounais Eloi Messi Metogo qui a amorcé la question de l’indifférentisme, de l’athéisme. Dans l’Afrique traditionnelle l’athéisme comme tel n’existait pas. Celui qui se déclarait athée, était pratiquement exclu du groupe. Aujourd’hui en Afrique, l’athéisme peut prendre plusieurs visages. Par exemple, celui de l’ignorance religieuse, de l’athéisme, du relativisme, de l’indifférence religieuse, de l’agnosticisme. Je vous épargne tous les détails!

 

 Fait partie de la réalité africaine qu’on voudrait comprendre la ruée vers des groupes de prière qui promettent beaucoup de choses.

Oui, les gens ont de sérieux problèmes. Ils s’adressent à ces mouvements pentecôtistes qui ont sans doute leur capital positif. Mais souvent on risque de s’arrêter à une religiosité palliative, qui adoucie le mal sans le soigner vraiment. Il faut encourager les gens à se prendre réellement en charge. Il faut une évangélisation en profondeur: annoncer Jésus-Christ et inviter les gens à la conversion. Cela veut aussi dire: bannir la culture du moindre effort, promouvoir une pastorale de la raison, exorciser l’Africain de ses « peurs », lutter contre la violence, l’injustice, l’impunité, le favoritisme.

fait divers. C’est la banalisation de la vie !

Ae

Double appartenance?

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