Les «sans-papiers» ou «illégaux» africains sont délogés un peu partout. On critique les politiques migratoires de beaucoup de pays pour leur manque de sensibilité envers ces gens dont personne ne veut. Mais, qu’est-ce qui se passe en Afrique ?

 

A la fondation de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en mai 1963, chaque État confirma les frontières issues de la colonisation. Ainsi, un Ewe, un Haoussa, un Lunda, un Makonde, un Cheua, un Bushman ... pourrait s’identifier comme «légal» ou «illégal» selon l’endroit où le plaçaient les caprices de la colonisation européenne, pourtant acceptées par les Africains.

Au fur et au mesure que l’Afrique se structurait, les États se sont intégrés dans des organisations de tout type.

L’occasion était tout propice pour ainsi ouvrir leurs frontières aux pays membres. Bien au contraire, ils les imperméabilisaient davantage. Il est triste de lire leurs statuts et voir comment non seulement on parle, mais on souligne la coopération régionale, l’élimination des postes douaniers, l’intégration économique, le développement, la libre circulation des biens et des capitaux... mais bien peu de mots concernant la libre circulation des personnes.

Un exemple suffira en Afrique occidentale, la Communauté Economique d’Afrique Occidentale (CEAO) s’était proposé cette liberté de passage lors de sa création en 1972, mais quand elle devenue en 1975 la Communauté Economique des Etats d’Afrique Occidentale (CEDEAO), cette tentative timide disparut tout simplement.

 

La colonie asiatique

Les richesses accumulées par les Indiens, les Pakistanais et les Syriens par le biais du commerce, en particulier, ont été très tôt enviées par les autorités dans certains pays du continent. Pour attirer la bienveillance des Africains, ces autorités n’ont pas hésité à attaquer leurs possessions avec l’excuse de les mettre entre les mains des nationaux.

En Afrique Orientale, la majorité des Asiatiques est venue dans le cadre de la construction des chemins de fer, et puis elle est restée, en contribuant au développement national. Mais ces nouveaux venus ne se sont pas intégrés dans la vie africaine et ont été accusés de rapatrier l’argent recueilli en Afrique.

Milton Obote, président de l’Ouganda pour la première fois entre 1966 et 1971, a utilisé cette situation pour fustiger la colonie asiatique et, l’occasion faisant le larron, pour se débarrasser d’autres Africains étrangers. En 1968, il fit fermer 10.000 magasins appartenant à des propriétaires non Ougandais. L’année suivante, la «Loi sur l’immigration» annula le droit de travailler en Ouganda à ceux qui n’avaient pas un emploi permanent. Par d’autres lois  successives, Obote voulait que les Ougandais arrachent aux étrangers toutes les activités commerciales importantes.

A la même époque, le Kenya promulguait une loi identique, la «Loi sur la licence du commerce » (1er janvier 1969), obligeant quelque 3.000 Asiatiques à renoncer à leurs droits commerciaux en faveur des Africains. Sur les 180.000 Asiatiques recensés au début des années soixante, 60.000 optèrent la nationalité kenyane et le reste fut expulsé. Ceux qui sont restés furent interdits de participer à des activités trop lucratives, mais ils continueront cependant à contrôler une grande partie du commerce et certaines autres activités.

Au Malawi, Hastings Kamuzu Banda, président entre 1964 et 1994, expulsa en 1969 de nombreux commerçants indiens accusés de rapatrier leur argent. Leur nombre était d’environ 15.000, ils possédaient les deux tiers des magasins et monopolisaient le commerce de gros. Banda, qui contrôlait lui-même le tiers de la production commerciale nationale, craignait la concurrence des Asiatiques. Il ne s’arrêta pas là: il expulsa aussi 9.000 fidèles Témoins de Jéhovah avec comme motif qu’ils refusaient de se joindre à son parti, le seul autorisé.

Avec Idi Amin Dada en Ouganda (1971-1979), ces politiques d’exclusion ont atteint le pic. Le 5 août 1972, il annonça l’expulsion de l’Ouganda de 50.000 Asiatiques accusés de saboter l’économie.

Les manifestations anti-asiatiques se sont également propagées ailleurs, en Zambie, au Togo, etc.

En Sierra Leone, le président Siaka Stevens en 1967, puis entre 1968 et 1985, trouva en la colonie libanaise la cause de la terrible crise économique que connut le pays en 1980: «Ces Libanais sont un Etat dans l’Etat. Ils font tout ce qu’ils veulent parce qu’ils achètent les employés des services douaniers, des policiers, des hauts fonctionnaires... Tout le commerce des diamants est entre leurs mains»

 

Rapatriements et déportations

Bien que la plupart de départs massifs des étrangers dans les pays africains relèvent des expulsions, il y en a eu d’autres qui l’ont été à la demande des autorités de leur pays d’origine.

Le 10 décembre 1975, une délégation officielle de la Guinée équatoriale s’est présentée au Cameroun pour demander l’extradition de 20.000 Guinéens, censés être des opposants au régime de Francisco Macías (1968-1979). Refus d’Ahmadou Ahidjo (1960-1982) pour deux raisons: les personnes en question appartenaient aux mêmes groupes ethniques tant du Cameroun que de la Guinée Equatoriale et les expulser porterait atteinte à l’hospitalité africaine.

Cette même année-là, la Guinée Equatoriale employait environ 40.000 Nigérians dans la culture du cacao. Mal payés, ces Nigérians manifestèrent leur mécontentement. La répression de Francisco Macias fut sanglante et la réaction du Nigeria fut catégorique. Il rappela ses citoyens travaillant en Guinée Equatoriale. Le vide fut senti dans le pays du dictateur et fut comblé par un décret qui obligea même les enfants de 15 ans à se mettre à l’ouvrage.

En 1969, le gouvernement du Ghana adoptait un budget d’austérité et la bête noire qui semblait faire ombrage à son développement fut vite trouvée: des milliers de travailleurs nigériens venus prêter leurs services au Ghana! Et ceux-ci furent expulsés sans autre forme de procès.

Bien plus tôt, en 1963, un coup d’Etat militaire fut l’élément déclencheur de l’expulsion de 16.000 Béninois travaillant au Niger. Pour cause: le gouvernement nigérien, tout en critiquant la politique du général Christophe Soglo, procéda à l’expulsion des Béninois résidant au Niger. Réaction du Bénin: interdiction de passage des camions nigériens sur son territoire, ce qui mit en danger la fourniture des biens en provenance du Niger et paralysé l’économie de ce dernier pays.

Au Kenya, les statistiques montraient que le taux de chômage avait atteint 50% de la population active. Aussi le 27 octobre 2003, le ministre du Travail annonça-t-il que sur les 25.000 travailleurs étrangers légaux, le gouvernement avait l’intention d’en expulser les deux tiers une fois arrivés en fin contrat. Le prétexte était de permettre aux Kenyans de prendre leur place et la population accueillit avec satisfaction la mesure.

1964: Moïse Tshombe, Premier ministre de la République Démocratique du Congo, qui avait tenté la sécession en 1960-1961, renvoya 500.000 Congolais de Brazzaville, parce que la République du Congo (Brazzaville) avait condamné sa politique trop alignée sur des positions pro-occidentales.

Le 23 juillet 1978, le président gabonais Omar Bongo expulsait des immigrants béninois parce que leur président Mathieu Kerekou (1972-1981) avait accusé le Gabon d’avoir participé au débarquement de Cotonou pour le renverser.

Très souvent, on répond à une expulsion par une autre. Ainsi, en 1991, l’Erythrée a expulsé de son territoire 52.000 Ethiopiens et l’Ethiopie a réciproqué en 1997 en chassant 40.000 Erythréens.

Il en va de même entre la R D Congo et l’Angola. En effet, entre 2003 et 2009, environ 160.000 Congolais ont été expulsés de l’Angola, la plupart des travailleurs illégaux et des chercheurs de diamants. En réponse, 51.000 réfugiés angolais ont été expulsés de la RDC entre août et décembre 2009. Une Commission mixte s’est réunie à Luanda en décembre 2009 pour procéder au rapatriement réciproque de leurs ressortissants en situation irrégulière, dans le respect du droit international et de la dignité humaine ainsi qu’à la prévention de la brutalité des expulsions antérieures. Hélas! En 2011, les rapatriements forcés continuent dans des conditions souvent épouvantables. Entre septembre et octobre 2010, environ 7.000 Congolais sont arrivés au Kasai et à Tembo et parmi eux, 700 femmes ont déclaré avoir été victimes de violences de tout genre.

Les «squatters» illégaux

Etre «illégal» en Afrique suppose avoir de grandes possibilités pour l’expulsion. Cette ’’exigence’’ est la plus largement invoquée pour expulser les étrangers. Le 17 janvier 1983, le gouvernement nigérian déclara à la radio: «Tous les étrangers en situation irrégulière doivent quitter le pays avant le 2 février». Il y avait deux millions d’étrangers et la plupart d’entre eux illégaux. On les accusait d’être responsables de la crise économique. On les chassa sans ménagement. Ils subirent le pillage de leurs propriétés, parce que beaucoup parmi eux ne furent même pas autorisés à récupérer leurs affaires. On a officiellement parlé de quelque 300.000 expulsés, mais selon des chiffres recueillis de bonne source, ils seraient 700.000 Ghanéens, 180.000 Nigériens, 150.000 Tchadiens, 120.000 Camerounais et d’autres encore originaires de différents pays.

En 2001 éclata en Côte d’Ivoire - 26% de population étrangère - un courant contre les immigrés du Burkina Faso et du Mali, de sorte que chaque semaine, environ 10.000 ressortissants de ces pays étaient obligés de quitter le pays.

Au Rwanda, il y a eu un flux constant de population Hutu qui cherchaient refuge dans le nord du Burundi (5.000 en 2005, 19.000 en 2006...). En 2009, beaucoup d’entre eux sont retournés au Rwanda comme ‘immigrants illégaux’.

En août 2003, Djibouti décréta l’expulsion des immigrants illégaux – 10%de la population - et près de 100.000 personnes furent obligées de plier bagage.

En 2009, le gouvernement angolais lança l’‘Opération Nettoyage’ pour se débarrasser de 2.500 immigrants clandestins dans la région de Cabinda, la plupart procédant de la Centrafrique et de la République du Congo. Selon le directeur des services des migrations de Cabinda, l’Opération Nettoyage, faisait «partie de notre objectif de maintenir le calme et la sécurité dans la région».

Selon l’agence News24, le 13 novembre 2009, des soldats marocains avaient abandonné 34 migrants originaires du Mali à la frontière avec la Mauritanie, dans un site désert appelé ‘Kilomètre 25’. Il voulaient s’embarquer pour les Canaries. Les organisations humanitaires ont dénoncé à plusieurs reprises cette pratique.

Le 1er octobre 2010, l’Ong Médecins Sans Frontières (MSF) déclara que le Maroc avait expulsé des centaines d’immigrants illégaux, y compris des femmes et des enfants, abandonnés sans eau ni nourriture, du côté de la frontière Maroc/Algérie. Cela suite aux raids réalisés dans les villes du Nord du pays entre le 19 août et 20 septembre, pendant lesquelles avaient été arrêtés entre 700 et 800 clandestins. MSF a traité 186 parmi eux, dont 103 avaient subi des blessures causées par la «violence» des arrestations.

En avril 2009, 140 Nigérians sont expulsés de la Libye, accusés d’être entrés sans permis de séjour ou sans un travail valide, ‘crime’ récidivé le 9 décembre sur 325 autres Nigérians.

Le 18 octobre 2009 de la même année, un navire immatriculé au Ghana arrive dans la capitale gabonaise avec 288 passagers. Après identification, seulement 24 ont été trouvés en ordre, 34 enfants furent confiés à l’UNICEF et le reste renvoyé. « Le propriétaire du bateau nous a pris à chacun 400 000 francs CFA (environ 917$) et 300.000 pour les enfants, nous promettant de régler sans aucune difficulté le problème de visa », a déclaré un passager. On apprenait que deux jours plus tard, le Gabon expulsait quelque 10.000 Nigérians en «situation irrégulière’’.

Le 23 avril 2010, la Tanzanie a expulsé 57 migrants somaliens, dont 6 enfants, pour «entrée illégale», après avoir imposé une amende de 24.000 shillings (environ 34$) doublé d’une peine de prison d’un mois.

 

Indésirables et criminels

Une autre justification avancée est d’accuser les immigrants du non respect des lois et d’être responsables de l’insécurité pour des crimes qu’ils auraient commis. Lorsque Kofi Busia, Premier ministre du Ghana (1969-1970), publia en décembre 1970 le décret d’expulsion de plus d’un million de citoyens du Togo, Nigeria, Bénin, Niger, Burkina Faso et Mali, il justifia sa décision pour ‘‘éloigner du pays des éléments étrangers indésirables’’, à savoir, les personnes sans permis de séjour valable, ou qui se livrent à des activités contraires aux intérêts de la population: contrefacteurs, petits commerçants, des gens sans qualification particulière...». Au fond, le Premier ministre ne voulut pas avouer que l’objectif qu’il poursuivait était de lutter contre le chômage.

Le 11 mai 1985, le gouvernement gabonais a rendu public un communiqué intimant aux forces de l’ordre de multiplier les contrôles d’identité dans le but d’arrêter les immigrants sans papiers et de les chasser du pays. La raison cachée du message était que dans certaines régions, ils étaient plus nombreux que les nationaux et on les accusait d’y amener pillages, crimes et maladies...

Dix ans plus tard, on expulsa encore 55.000 immigrants illégaux, après avoir permis à 15.000 parmi d’entre eux de régulariser leur situation. Quel motif? La hausse du chômage et l’insécurité étaient les raisons invoquées pour faire ainsi fi à l’hospitalité légendaire de l’Africain.

À la mi-mai 2008 se déclencha une vague de xénophobie dans la banlieue de Johannesburg (Afrique du Sud), principalement contre les immigrés zimbabwéens, entraînant 56 morts et 16.000 déplacés. L’armée intervint pour calmer la situation. Après la Coupe du Monde 2010, un nouveau déferlement se déclencha contre les Zimbabwéens et les Mozambicains. Heureusement, le 2 septembre 2010, le Conseil des ministres sud-africain signa un accord formel qui permit aux Zimbabwéens ‘’illégaux’’ de séjourner en Afrique du Sud en raison de la crise politique dans leur pays.

 José Luis Cortés López

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