Le 4 août 1993 le Gouvernement Rwandais et le Front Patriotique Rwandais (FPR) signèrent un traité de paix, à Arusha (Tanzanie). La signature marquait la fin de plus de trois ans de guerre civile qui laissait des milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés et l'économie du pays paralysée. Cette guerre avait été déclenchée le 1er octobre par le Front Patriotique Rwandais (FPR) à partir du territoire ougandais.
Le 6 avril 1994, le président rwandais, Juvénal Habyarimana, et le président burundais, Cyprien Ntaryamira, trouvèrent la mort dans un mystérieux crash d'avion, à l'aéroport de Kanombe (Kigali). Immédiatement, l'animosité entre la majorité hutu dominante et la minorité tutsi explosa. La Garde Présidentielle, de larges secteurs de l'armée, la milice civile (Interahamwe), une partie de la population, se déchaînèrent, tuant et massacrant tout tutsi ou hutu pro tutsi, hommes, femmes, enfants. Ce qui ne semblait n'être qu'une révolte limitée, devint un vrai massacre au-delà de toute imagination.
Les églises, les hôpitaux, les écoles, et même les résidences diplomatiques étaient attaqués. Le carnage continua pendant plusieurs semaines, selon "une logique de mutuelle extermination", comme l'écrivaient trois évêques survivants le 10 juin 1994. Plus de 500.000 morts, et 2,5 millions de déplacés. Le FPR se rendit aussi coupable de plusieurs crimes contre l'humanité.
Face à ces tueries, la communauté internationale baissa les bras. C'était une sorte de tacite acceptation de l'une des plus grandes atrocités de notre temps. "Disons avec grande humilité, nous avons failli. C'est un scandale! C'est un échec non seulement pour les Nations Unies, mais aussi pour la communauté internationale. Nous tous, sommes responsables. C'est un génocide, mais la communauté internationale continue toujours à discuter sur ce qui aurait dû être fait", dit le Secrétaire général des Nations Unies, Boutros Boutros-Ghali le 26 mai 1994.
La crise affecta un peuple entier et toucha profondément la vie de l'Église. "Des choses horribles, même à l'intérieur des églises qui sont devenues des abattoirs de gens innocents".
"On n'arrive pas à s'expliquer le grand nombre de morts. Autrefois, lors des conflits ethniques précédents, les églises catholiques - ces caractéristiques bâtiments en briques orange - avaient été considérées comme des sanctuaires inviolables. En 1959, 1963 et 1973, lors des accrochages hutu-tutsi, les prêtres avaient ouvert les portes des paroisses aux tutsi et ceux-ci avaient été épargnés. Cette fois, les églises devinrent des abattoirs. Pour la première fois dans l'histoire du Rwanda, des centaines de prêtres, religieux, religieuses, moines et gens laïques travaillant pour l'église ont été assassinées".
Trois évêques, 95 prêtres, 57 religieuses, 35 frères et 28 laïques consacrés ont été éliminés entre avril et juillet 1994. Les diocèses de Butare, Byumba, Kabgayi, Nyundo et Gikongoro ont été les plus sévèrement éprouvés. Beaucoup d'agents pastoraux, catéchistes, employés, enseignants, assistants sociaux, infirmiers ont aussi trouvé la mort. D'autres communautés chrétiennes, principalement anglicanes et adventistes, ont eu aussi à pleurer leurs victimes.
Y a-t-il quelque explication au prix payé par l'Église elle-même, une Église définie "Jeune, belle mais fragile" dans une video-cassette préparée à la veille de la visite du Pape?
"L'Eglise était une cible particulière à attaquer pour les tueurs. Les églises étaient prises d'assaut non seulement à cause des gens qui s'y étaient réfugiés, mais aussi pour les profaner et détruire la confiance que l'édifice sacré pourrait les protéger".
D'un autre côté, quelques évêques (sur neuf, six hutu et trois tutsi) étaient accusés d'être proche du régime précédent et d'avoir condamné avec tiédeur la violence qui s'annonçait. On peut trouver quelques signaux d'alarme dans les documents publiés par la Conférence Épiscopale à partir de l'année 1990. Au milieu de la tension qui montait, ils dénonçaient les maux rwandais - injustice, corruption, violations de droits humains, discrimination ethnique, élimination impitoyable des adversaires, esprit de vengeance. Cependant, les textes semblaient trop prudents et respectueux; ou même, compromettants. Dans la lettre du 5 décembre 1990 à l'épiscopat ougandais, par exemple, les évêques accusèrent les exilés qui venaient d'attaquer, avec une armée bien entraînée, à partir de l'Ouganda: "Le premier octobre, le Rwanda a été agressé par un groupe armé, féodal-monarchiste, provenant de l'Ouganda dans le but de renverser l'actuel gouvernement. Ils voulaient réinstaller un régime rejeté par la majorité de la population (plus de 80%) dans le Référendum en 1961, supervisé par l'ONU... Nous dénonçons la complicité de l'armée ougandaise dans cette attaque contre notre pays". Le FPR n'oubliera pas cette interprétation de sa lutte et le fera payer cher à l'Église catholique.

N. B.
La liste des membres du clergé rwandais tués est précédée par une courte description des trois épisodes les plus affreux, au cours desquels trois évêques et une trentaine d'abbés trouvèrent la mort: le massacre au Centre Christus (7 avril 1994), à Gakurazo (5 juin) et à Nyundo (7-9 juin).
Aux noms des victimes on ajoute ici ceux des prêtres expatriés qui ont partagé le sort des rwandais jusqu'au sacrifice de leur vie.
Caloone André, (Français), Missionnaire d'Afrique, tué le 7 avril 1994 à Ruhuha, par des soldats qui voulaient piller la paroisse. Kesenne Paul, (Belge), prêtre Fidei Donum, incardiné au diocèse de Nyundo, tué par des Interahamwe, le 15 juillet 1994, à Gisenyi. Pinard Guy (Canadien), Missionnaire d'Afrique, tué le 2 février 1997, à Kampanga (Ruhengeri). Simard Claude, (Canadien), de la Congr. de Sainte Croix, curé de Ruyenzi, diocèse de Butare, tué le 18 octobre 1994, à sa paroisse, par des individus 'non identifiés'. Uzcucum Isidro (Espagnol), prêtre Fidei Donum, tué le 10 juin 2000 à la paroisse de Mugina, diocèse de Kabgayi. Vallmajò Joachim, (Espagnol), Missionnaire d'Afrique, arrêté le 26 avril 1994 à Kageyo (Byumba ) par des soldats du FPR et disparu. Vjekoslav Curic (Croate), Franciscain, assassiné à Kigali le 31 janvier 1998.

Le massacre au Centre Christus.

Le matin du 7 avril 1994, vers sept heures, six soldats arrivèrent au Centre et entrèrent à la chapelle. Ils semblaient être nerveux et honteux, comme s'ils étaient ivres ou avaient été dopés. Ils demandèrent à voir les cartes d'identité de tous ceux qui étaient présents et la liste des hôtes.
Il y avait six Jésuites (trois Belges, trois Rwandais); quatre prêtres rwandais du diocèse de Gikongoro, qui voulaient accompagner à l'aéroport leur évêque en partance pour le Synode africain à Rome; une assistante sociale; huit jeunes filles rwandaises (quatre hutu, quatre tutsi), trois espagnoles membres de l'Institut apostolique
Vita et Pax, qui participaient à une retraite spirituelle prêchée par l'abbé Juvénal Rutumbu, prêtre du diocèse de Ruhengeri et professeur au Grand Séminaire de Nyakibanda et enfin Louis, le cuisinier. Après avoir séparé les Rwandais des Européens, les soldats enfermèrent les premiers dans la chambre n° 28 et les Européens dans la salle à manger. Il leur était défendu de sortir.
Vers 9h15, un officier et quelques soldats arrivèrent en jeep. "Quelques minutes plus tard nous avons entendu deux explosions et quelques décharges de fusils; puis quelques coups de feu espacés, et après, le silence!". C'est seulement vers 15h00, que les Européens purent sortir et aller dans la chambre occupée par les Rwandais. Le sang était partout, même au plafond. Quelques corps étaient sous les meubles, aussi c'était bien difficile de les bouger. Il y avait 17 corps: trois Jésuites, quatre prêtres du diocèse de Gikongoro, huit jeunes filles, l'assistante sociale et le cuisinier. Ils furent enterrés dans une fosse commune, dans le jardin, le jour suivant. L'abbé Juvénal Rutumbu et une fille, Béatrice, furent retrouvés vivants dans deux pièces séparées: "Sortez, disparaissez", leur avaient dit les soldats, avant le massacre. Ils avaient été épargnés du seul fait qu'ils étaient originaires du Nord.
 

Le massacre de Gakurazo

Au moment de l'attentat contre l'avion présidentiel dans la soirée du 6 avril, les évêques de Byumba (Joseph Ruzindana) et de Gikongoro (Augustin Misago) se trouvaient à l'archevêché de Kigali, en partance pour le Synode africain à Rome. A la suite de la reprise et de l'intensification des combats à Kigali, le 12 avril 1994 ils quittèrent la capitale avec l'archevêque Vincent Nsengiyumva, en direction de Kabgayi. Accueillis par l'évêque du lieu, Thaddée Nsengiyumva, ils examinèrent ensemble la situation. L'évêque de Gikongoro poursuivit sa route pour regagner son diocèse (au sud du pays). Au fur et à mesure que le FPR confirmait sa victoire, les milices hutu réagissaient en faisant disparaître beaucoup de tutsi. Les évêques avaient protesté: "Vous ne pouvez pas arrêter les gens sans un ordre écrit et vous ne pouvez pas condamner sans procès régulier". En vain. Les milices les menacèrent: "Si vous n'êtes pas d'accord avec ce que nous faisons, nous allons attaquer Kabgayi".
Les évêques auraient pu se sauver dans un pays voisin, mais ils préférèrent rester: "Nous ne pouvons pas abandonner ces gens. Notre départ augmenterait leur peur", dirent-ils. Le 31 mai, deux jours avant la prise de Kabgayi par le FPR, ils écrivirent une lettre au Saint Siège, demandant la neutralité pour le Centre religieux de Kabgayi.
Ce n'est que le matin du 2 juin, lorsque retentirent les premiers coups de mitrailleuse, qu'ils prirent la décision de quitter la ville. Les soldats du FPR approchaient. Vers 11 h00 les portes de l'évêché furent fermées. Aux environs des 15h00 des soldats du FPR, grimpant sur le mur du côté de la paroisse, firent leur apparition dans l'enceinte de l'évêché. Les abbés François-X. Muligo et Alfred Kayibanda allèrent à leur rencontre. Après avoir demandé de l'eau, les soldats ordonnèrent aux évêques, prêtres, religieux et religieuses et autres réfugiés de se présenter.
"Qui est Nsengiyumva?", demanda un soldat.
"Nous sommes deux Nsengiyumva ici", répondit l'évêque Thaddée.
"Nous cherchons Vincent".
L'archevêque leva la main: "C'est moi".
"Notre commandant veut vous voir". Un après l'autre, tous les prisonniers furent soumis à un premier interrogatoire.
Le lendemain, 3 juin, on conduisit les prisonniers à Ruhango, localité située à une vingtaine de km de Kabgayi, en direction du sud. Deuxième interrogatoire, beaucoup plus détaillé que le précédent. Après avoir passé la nuit dans une maison à côté du bâtiment de la sous-Préfecture de Ruhango, le lendemain ils furent transférés au noviciat des Frères Joséphites, à Gakurazo, non loin de Byimana.
Le soir du 5 juin, un commandant dit à tous les prisonniers présents dans le grand réfectoire: "J'ai une communication à faire aux évêques et aux prêtres. Les religieuses peuvent aller se coucher". Soudainement, la grande porte du réfectoire s'ouvrit: trois ou quatre soldats dirigèrent leurs fusils vers les prisonniers et firent feu. Bilan: trois évêques, dix prêtres et un frère Joséphite, tués.
Quelques heures plus tard les soldats allèrent appeler les Sœurs: "Vous voyez, un soldat indiscipliné a tué les évêques. Allez, s'il vous plaît, et essayez d'arranger des choses". Ils dirent la même chose aux novices.
Une scène horrible attendait les Sœurs: dans le réfectoire il y avait un tas de corps et du sang partout! Avec des planches repérées dans le magasin du noviciat on prépara à la hâte des cercueils pour les trois évêques et pour le frère Jean Baptiste Nsinga, supérieur général des Frères Joséphites.
Les corps des prêtres furent enterrés sommairement dans le jardin du noviciat; ceux des évêques dans la cathédrale de Kabgayi.
Quelques jours plus tard les évêques 'survivants' publièrent un document où, après avoir condamné fermement l'assassinat des "trois confrères", ils affirmaient: "Nous savons pertinemment que ces évêques, lâchement massacrés, auraient pu se chercher refuge ailleurs. Mais ils ont préféré rester à Kabgayi au lieu de délaisser plus de trente mille personnes déplacées, y compris des prêtres, des religieux et religieuses ayant trouvé abri au Centre religieux de Kabgayi et auxquels ils apportaient assistance et réconfort dans la mesure du possible… Le Front patriotique rwandais-Inkotanyi (FPR) a officiellement reconnu lui-même sa responsabilité dans l'assassinat de nos trois évêques et de nos dix prêtres". Après la guerre, en mai 1995, la Conférence épiscopale tenta d'enterrer les victimes dans la dignité, mais sans succès à cause de l'opposition du parlement d'alors.


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