Depuis quelques années, circulent des statistiques sur le bonheur dans le monde et qui font des classements par pays. Les pays africains sont souvent classés parmi les plus malheureux de la planète. Des données que les Africains n’acceptent pas facilement.

 

Selon l’ancien ministre français et philosophe Luc Ferry, «vouloir mesurer le bonheur individuel est tout simplement absurde». En effet, tout le monde est d’accord que le bonheur est quelque chose de subjectif et qui diffère d’une personne à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une culture ou d’une religion à l’autre. Cependant, d’autres, comme le chercheur français Pierre le Roy, pensent qu’il est légitime parler de la notion de bonheur collectif comme «l’ensemble des conditions qui font que les personnes aient plus ou moins des possibilités d’être heureux». Et en effet, tout le monde est d’accord aussi qu’il est plus facile d’être heureux en temps de paix qu’en temps de guerre, jouissant de liberté que sous le joug d’une dictature ou vivant avec une bonne qualité de vie plutôt que dans la misère.

 

Des chiffres

Quoi faire alors? Ce qui est un fait, c’est que ces statistiques sur le bonheur commencent à être prises au sérieux par certains pays dans l’élaboration de leurs politiques. Selon Derek Bok, ancien président de l’université américaine Harvard, les dirigeants politiques se servent de ces statistiques comme ils font avec les sondages d’opinion, l’indice de pauvreté, le taux de chômage ou la croissance du Produit Intérieur Brut (PIB). Il faudra donc en savoir un peu plus.

L’université de Leicester (Angleterre) a élaboré une carte mondiale du bonheur appelée «Word Map of Happiness» où sont représentés 178 pays. Ceux qui sont estimés plus heureux virent vers des couleurs plus foncés et ceux qui sont estimés plus malheureux sont présentés en couleurs plus claires. Selon cette enquête, le pays le plus heureux du monde serait le Danemark suivi de près par l’Autriche et la Suisse. Les continents américain et européen sont en couleurs obscures et pourtant baignés dans le bonheur; mais quand on regarde l’Afrique subsaharienne, il n’y aurait que trois pays moyennement «heureux»: Ghana, Gabon et Namibie. Le reste apparait en couleurs claires, synonyme de manque de bonheur. Le Burundi serait le pays le plus infortuné de la planète. Rien d’étonnant, parce que le travail des experts de Leicester donne beaucoup d’importance aux critères économiques pour élaborer la carte et oublie le dicton selon lequel «l’argent, même s’il aide un peu, ne fait pas la félicité».

Un autre chercheur, Ruut Veenhoven, de l’université Erasmus, Rotterdam (Pays-Bas), a compilé les «données du bonheur» de 95 pays, en interrogeant des milliers et milliers des personnes sur des éléments comme le niveau de vie, la sécurité, la liberté, les inégalités, la fraternité, la justice et la corruption. Le résultat donne que la Costa Rica, le petit pays d’Amérique Centrale, serait le paradis sur terre. Les 11 pays africains retenus dans l’étude sont plutôt placés dans les dernières positions. Le mieux classifié est le Nigeria au poste 40; le pire, la Tanzanie, à la dernière place.

Finalement, le français Pierre le Roy présente une classification de 60 pays choisis qui représentent le 90% de la population mondiale. Pour trouver ce qu’il appelle «l’indice du bonheur mondial (IBM)», il s’appuie sur la combinaison de 40 données regroupées en quatre chapitres : la paix et la sécurité ; la liberté, la démocratie et les droits de la personne humaine; la qualité de la vie et finalement, l’intelligence, la communication et la culture. Ainsi, le pays où il est plus facile d’être heureux serait la Suède, suivi cette fois par la Norvège et de nouveau, par le Danemark. Les pays africains, à exception de l’Afrique du Sud qui occupe une honorable 38ème place, se situent à la queue de la classification. Rien de nouveau. La RD du Congo serait l’avant dernière, juste avant Myanmar.

Ces études sur le bonheur ne sont pas loin du bien connu Indicateur de Développement Humain (IDH) élaboré chaque année par le Programme de Nations Unies pour le Développement (PNUD). Dans le dernier rapport de novembre 2011, les pays africains se situent toujours à la queue du classement. Sur les 30 derniers pays, 28 sont africains et le tout dernier, parmi les 187 pays qui font objet d’étude, est la République Démocratique du Congo. Malgré des progrès récents, les pays africains à IDH faible sont encore pénalisés par des revenus inadaptés, des possibilités de scolarisation limitées et une espérance de vie bien inférieure aux moyennes mondiales.

 

La sagesse

Même si toutes les statistiques sur le bonheur se mettraient d’accord pour placer les pays africains parmi les damnés de la terre, ils ne parviendraient jamais à convaincre les Africains eux-mêmes. La sagesse populaire africaine veut que le bonheur soit relatif, il n’existe nulle part si ce n’est dans l’imagination humaine, et partout ces statistiques suscitent des sourires narquois. Le peintre-sculpteur béninois Raoul Tessingou pense que ce classement n’est pas fiable : «Chacun a sa définition du bonheur et ce qui vaut pour l’un ne vaut pas nécessairement pour l’autre. C’est encore une affaire de ‘blancs’ cette histoire. Ici au Bénin nous n’avons pas grand-chose du point de vue matériel, mais nous nous sentons plus heureux que des gens d’ailleurs».

En Afrique les gens ont des besoins simples et des cœurs immenses. On accepte le destin avec élégance et grâce, la tête haute, et il existe une grande passion pour la fête. Il y a toujours de raisons pour réjouir la vie. «J’étais constamment stupéfait –raconte un touriste américain- de la force de l’humanité en Afrique. Ici, rien n’est un problème... mis à part l’argent. Oui, les Africains sont peut être pauvres, mais la pauvreté n’amène pas à la misère car un seul état d’esprit peut apporter le bonheur».

Pourquoi dans ces pays développés, à la tête du classement du bonheur, beaucoup de monde se suicide? C’est paradoxal! Ainsi, dans la liste de 100 pays à plus haut taux de suicides, on trouve seulement 4 pays africains: Afrique du Sud (21), Zimbabwe (56), São Tomé (94) et Egypte (99).

 

En marche

En voyant l’extraordinaire joie de vivre des populations en Afrique subsaharienne, même dans le dénuement matériel, beaucoup d’Africains sont convaincus que le bonheur n’est pas dans les statistiques et qu’elles constituent une véritable perte de temps parce que ne constituent un véritable reflet de la réalité.

Et pourtant, qui pourrait nier une certaine objectivité aux statistiques sur le bonheur? Selon Pierre Le Roy, elles sont très outils pour mieux comprendre le monde et savoir s’il avance dans le bon chemin. Lui-même, à partir des données des dix dernières années, a élaboré une liste des bonnes et mauvaises nouvelles pour le bonheur dans le monde. Parmi les deuxièmes:

- L’explosion des inégalités entre pays pauvres et pays riches. En 2005, le PIB par tête moyen de l’Afrique subsaharienne représentait 21,26% du PIB par tête mondial. En 2009 était du 18,71%. Aussi les inégalités de revenus à l’intérieur des différents pays est en augmentation.

- Le nombre de réfugiés, qui avait décliné avant 2005, s’est remis à augmenter depuis cette date en raison, entre autres, des troubles qui frappent les pays d’Afrique du Nord.

-Les indicateurs d’environnement sont au rouge, avec l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère et la perte de surface forestière, en raison de 13 millions d’hectares chaque année depuis 2009.

-La corruption augmente lentement, mais sûrement. Selon l’ONG Transparency International, Soudan, Somalie, Tchad, Guinée Equatoriale, Burundi et Namibie seraient les pays africains où existe une plus grande corruption.

- La liberté de presse montre des signes inquiétants de stagnation, voire d’aggravation.

Mais il y a aussi beaucoup des bonnes nouvelles :

- Le PIB a augmenté de 40% entre 2000 et 2009.

- La fourniture d’eau potable saine et l’accession à des sanitaires corrects ont progressé de 6,5% depuis l’an 2000.

- Le potentiel nucléaire militaire est passé depuis l’an 2000 d’environ 15.000 ogives à environ 8.400 et les perspectives, si l’on croit les politiques des Etats Unis et de la Russie, s’orientent vers des nouvelles diminutions de ce potentiel de destruction massive.

- Fin 2010, les femmes détenaient 19,1 % des sièges parlementaires dans le monde. Un record historique.

- Diminution du taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans. 81 décès pour 1.000 naissances vivantes en 2000, 65 en 2008. En plus, l’espérance de vie à la naissance est passée de 66 à 69 ans.

- Selon l’UNESCO, le taux brut de scolarisation dans le primaire, secondaire et enseignement supérieur est passé de 48,5% à 55,5% depuis l’an 2000 et en plus, les disparités entre pays riches et pauvres ont diminué de façon substantielle.

-Augmentation aussi de l’argent destiné à la recherche pour le développement, du nombre de journaux et d’internautes, des films produits et des voyages touristiques internationaux qui ont augmenté plus de 20% depuis l’an 2000, malgré les turbulences géopolitiques.

Voila un petit portrait de notre monde qui invite à penser qu’aujourd’hui, mieux qu’hier, nous avons plus de possibilités d’être heureux.

 

Kike Bayo

 

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