L’expression «Printemps arabe» fait référence au «Printemps des peuples» de 1848 en Europe. En effet ce sont des mouvements provoqués par la base, surtout par des jeunes, particulièrement des gens qui ont une certaine formation et qui ont un accès déclaré aux nouveaux médias (facebook, internet, téléphones portables, télévision, radios, etc.).

 

Tout a commencé le 17 décembre 2010 par la révolution en Tunisie qui a obligé Zine el-Abidine Ben Ali à quitter le pouvoir, le 14 janvier 2011. Ensuite c’est le tour de l’Egypte et le dictateur Hosni Moubarak a été obligé de céder le pouvoir le 12 février. En août dernier c’est le tour de la Libye: une révolution locale appuyée par les forces de l’OTAN, particulièrement la France et l’Angleterre, a eu raison du régime en place. Mouammar Kadhaffi a été tué le 20 octobre 2011.

 

Presque partout

Mais les sociétés arabes sont en fibrillation un peu partout. Non seulement en Afrique du nord; aussi en Syrie, au Yémen, en Jordanie, au Koweït, etc. Tout au long des dernières décennies, les protagonistes politiques du monde arabe avaient fait de leur mieux pour présenter un visage acceptable de leur régime en place: libéral, communiste, socialiste, fondamentaliste, religieux, nationaliste, etc. Dans presque tous les vingt-deux pays arabes, c’était le même son de cloche: de la République algérienne démocratique et populaire à la présidentielle forte de l’Egypte ou à la Jamayhirya libyenne populaire et socialiste. Dans son « Livret vert », publié pour la première fois en 1975, le Colonel Kadhafi, guide de la révolution libyenne, exposait sa vision de la démocratie et de la politique. Si Mao Zedong avait appelé le sien « Petit livre rouge », celui de Kadhafi était « vert », pour rappeler la couleur de l’Islam, et formulait des critiques sévères aux systèmes politiques en circulation. La démocratie dominante dans la plupart des pays de la Planète? Elle n’est rien d’autre qu’une «dictature de la majorité.» Les partis? Ils ne représentent que les intérêts de tel ou tel groupe. Le référendum? Une illusion! Le parlement? Un mensonge: la simple existence des parlements, occupés par les élus du peuple, sous-entend que le peuple est absent… Et puis, à partir de 2010, s’est manifestée une saison qu’on affabule de « printemps », dont on offre des lectures les plus divergentes, parfois pleines d’optimisme, parfois prudentes, sceptiques ou défaitistes. Au cours de la rencontre des Evêques de la Région de l’Afrique du nord (CERNA en sigle), à Tunis, du 13 au 16 novembre dernier, les deux Vicaires Apostoliques de Libye (Tripoli et Benghazi) ont parlé de la joie de la population de se sentir désormais libre et ils ont insisté également sur l’urgence de la réconciliation nationale. Celui de la Tunisie a rappelé que le bon déroulement des élections a manifesté la soif de citoyenneté responsable des habitants de la région. Dans tout ce que ces pays sont en train de vivre, les Evêques y voient trois défis: un défi socio-économique, un défi politique et un défi religieux.

 

Défi socio-économique

Selon Adel Jabbar, un sociologue irakien, les jeunes qui ont organisé et dirigé les manifestations contre les régimes Ben Ali en Tunisie, ou Hosni Moubarak en Egypte, se sont présentés au vote sans leaders reconnus, sans références précises, en absence d’une solide organisation interne. Tout cela a favorisé l’affirmation d’Ennahda en Tunisie.

En Egypte, il faudra tenir compte de nombreuses variables qui sont absentes ailleurs. L’affirmation des Frères Musulmans est influencée par la division dans le sein même de la Fraternité, par la forte présence d’une population rurale, par l’armée qui contrôle le Gouvernement actuel et qui faisait partie de l’ancien régime, par le fait que l’Egypte se sent proche des USA, par les mouvements salafistes, par le centre théologique de l’Islam en l’Université Al-Azhar, par une forte minorité chrétienne, les Coptes. Si le passage vers une démocratie authentique n’est pas réalisé, il y a le risque que les peuples de l’Afrique du nord se retrouvent avec un autre type de dictature plus insupportable que le précédent. Voir l’exemple de l’Iran. Et avec tout cela, la crise économique qui sévit dans le monde entier, peut favoriser l’affirmation de régimes forts et provoquer une vague d’émigration plus importante qu’avant vers l’Europe.

 

Défi politique

Selon le professeur italien Angelo Turco, le «printemps arabe» tel qu’il a été vécu en Afrique du nord, a manifesté le désir du peuple de plus grande liberté individuelle et collective. Il y a avait dans ces pays des systèmes politiques autocratiques, qu’il fallait démanteler.

Il fallait donc instaurer à leur place une plus forte participation populaire aux décisions publiques pour pouvoir vivre dans un régime politique démocratique véritable. Surtout les jeunes ont manifesté de préférer une démocratie où ils se sentent représentés et où les libertés civiles ne sont pas de vains mots. Ils veulent partout combattre la corruption, surtout au niveau culturel en organisant des structures de contrôle des institutions et en fournissant à la justice les moyens pour fonctionner. Il faut aussi souligner le rôle important des femmes dans ces bouleversements qu’a connu l’Afrique du nord.

Pour une fois les grandes puissances n’ont pas de plans à suggérer au « printemps arabe ». Et c’est une chance pour ces pays, pour qu’ils ne connaissent pas les néfastes situations vécues en Iraq et en Afghanistan. Mais, selon les journalistes italiens Magdi Christian Allan, d’origine égyptienne et baptisé à Rome le 22 mars 2008, et Fiamma Nirestein, d’origine juive, les USA, l’Angleterre, la France et les autres pays de l’OTAN ne se préoccupent pas des régimes qui peuvent s’installer en Afrique du nord. Ce qu’ils veulent c’est d’avoir accès au pétrole, au gaz naturel et aux autres richesses. Business avant tout!

 

Défi religieux

L’arrivée des partis islamiques dans les pays de l’Afrique du nord ouvre une véritable confrontation dans l’arène politique. En Egypte, par exemple, les experts disent que les Frères musulmans sont nés dans un contexte urbain, expression d’une classe moyenne qui est en contraste avec la classe religieuse traditionnelle, laquelle est plus disposée à faire des compromis. Les Evêques de l’Algérie ont déploré le refus des visas aux prêtres et aux religieux. Ils ressentent cela comme une atteinte grave à la vie de leurs Eglises.

Cela les peine d’autant plus que ces personnes sont envoyées à rejoindre des communautés d’Eglise qui, sans aucun esprit de prosélytisme, rendent de réels services au pays et entretiennent des relations cordiales avec les musulmans. Le «printemps arabe» n’a pas amélioré le sort des Chrétiens d’Orient.

Au contraire. En Egypte, par exemple, on parle de 100.000 Coptes chrétiens qui auraient quitté le pays depuis le début de la rébellion contre le régime de Moubarak.

Cet exode se dirige en priorité vers les USA et le Canada. En Irak, depuis la chute de Saddam Hussein (il y a sept ans), le nombre des Chrétiens a chuté de 1,2 million à moins de 500.000. En Syrie, le régime de Bachar el Assad se présente en défenseur des minorités. Et aussi donc des Chrétiens. Pour cette raison la Russie soutient ouvertement le régime syrien pour défendre les Chrétiens orthodoxes. Mais le «printemps arabe», selon des spécialistes de la région, a un nom: «Sharia.» Bernard Antony, président de l’Institut du pays libre (Paris), affirme que le résultat de la politique de la France, de l’Angleterre, des USA et de l’OTAN en Libye c’est le retour de la «sharia».

Il ajoute encore: «Pour beaucoup, la sharia c’est simplement le retour à la polygamie et l’on ne saurait prendre cela au tragique. Les imbéciles ignorants feront sur cela des quolibets salaces. Or la sharia, c’est ni plus ni moins l’ensemble du code islamique intégrant et régissant la totalité des actes humains. L’Islam c’est la sharia; la sharia c’est l’Islam. C’est le socle de la théocratie totalitaire dont le modèle a été établi à Médine par Mahomet… La sharia est aujourd’hui le code proclamé de l’ordre totalitaire islamique dans la plupart des grands pays de l’Islam, chiites ou sunnites: Iran, Arabie Saoudite, Pakistan, Afghanistan, Soudan du nord, Nigeria du nord, etc. D’autres pays la rétablissent progressivement dans les faits, selon le rideau de fumée de l’islamisme ‘modéré’: Turquie, Egypte, Irak, Libye, Tunisie, etc. ».

 

Communion et témoignage

Pour le patriarche maronite de Beirut (Liban), Mgr. Bechara Raï, le « printemps arabe » doit être accueilli avec beaucoup de prudence.

En effet il y a le danger que cela puisse conduire à des conflits inter religieux, à des régimes plus totalitaires et à une division de la région sur des bases confessionnelles. Entre autres, il a dit, lors d’un colloque organisé par l’Université du Saint Esprit, appartenant à l’ordre maronite libanais, le 18 novembre 2011: «Le Synode des Evêques, convoqué par le Pape Benoît XVI à Rome du 10 au 24 octobre 2010, a confirmé que la présence chrétienne au Moyen Orient peut être comprise comme communion et témoignage. Cela signifie que nous ne pouvons pas penser à notre futur au-delà, à côté ou contre la société dans laquelle nous vivons. La communion signifie unité dans la diversité et les Chrétiens sont appelé à vivre cela au sein de l’Eglise, à l’image de la communion dans la Très Sainte Trinité. En politique cette communion se traduit en termes d’identité nationale commune…

Les Chrétiens doivent s’opposer à toute tentative de définir nos pays en terme d’identité religieuse. Lors de la rencontre islamo-chrétienne, à Beirut, du 12 mai 2011, de toutes les autorités musulmanes et chrétiennes du Moyen Orient, il a été dit de refuser toute guerre de religion, de promouvoir la communion dans la diversité comme base de la citoyenneté et de défendre à tout prix les droits fondamentaux de l’homme ». Les propos de Mgr. Bechara Raï sont les bienvenus et ils constituent un souhait pour tous les pays qui ont vécu et qui vivent encore le « printemps arabe »

Tonino Falaguasta Nyabenda

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