Nous sommes à Dakou, à 800 kilomètres de la capitale Ndjamena. Le village se refait des cendres du conflit qui a été au centre de la chronique de la région: deux groupes de guérilleros se sont affrontés: bilan: trois morts et de nombreux blessés. Tout a commencé lorsque un paysan a surpris un éleveur arabe en train de paître son troupeau de jeunes veaux dans son champ. Aux cris du paysan,l’éleveur répondit en sortant son couteau et en le tuant. Attirés par les cris, les habitants du village sont sortis et, à leur tour, ont tué deux autres individus.

Après avoir appris que deux d’entre eux avaient été tués, les Fulata (des arabes qui se promènent dans le sud du pays avec leurs troupeaux, surtout quand s’approche la saison de la récolte) sont arrivés en masse, prêts à attaquer les agriculteurs. Grâce à Dieu, les forces de l’ordre, le préfet et les autorités du chef-lieu sont intervenus et le pire a été évité !

Et puisque pareille histoire est aussi arrivée dans le village de Gorno, à quelques kilomètres plus au sud, dans les villages de la région à 19 heures commence le couvre-feu.

 Chaque année, on déplore les mêmes faits. Le nomadisme est un  phénomène bien implanté. Pendant la saison sèche, on fait descendre du nord du pays vers le sud de grands troupeaux à la recherche d’eau et de pâturages. Pour revenir aux combats de Dakou: il y a eu un procès qui au lieu de résoudre le problème a ouvert la porte à des dérives funestes: les paysans ont été obligés de payer aux éleveurs 70 veaux et une somme d’argent équivalent à 500 euros. Même le prix d’un cadavre variait selon son appartenance ethnique: les deux éleveurs tués à Dakou ont été évalués beaucoup plus que l’agriculteur fini à coups de couteau. La ‘dia’, amende de sang en vigueur dans les regions du nord, a été appliquée.  Alors que la mort du citoyen du sud valait 1.000 FCFA, celle  des deux éleveurs du nord coûta un million par tête, payable en veaux. Et en plus, personne n’a tenu compte de la destruction des champs et de la récolte partie en fumée.

Au cours des dernières décennies lephénomène a pris de l’ampleur.

 

Les choses ont changé

Le nombre des troupeaux n’a fait qu’augmenter. L’eau et les pâturages ne sont plus suffisants. Autrefois les éleveurs se déplaçaient vers le sud après les récoltes et repartaient vers le nord aux premières pluies. Aujourd’hui les choses ont changé: la transhumance débute bien avant, au mois de septembre, quand au sud  les moissons ne sont pas encore récoltées. D’où les dégâts énormes  provoqués par l’arrivée des bêtes affamées. Des commerçants habiles suivent à cheval les déplacements des troupeaux, jusqu’à arriver en République Centrafricaine ou en RDCongo, où ils les vendent à prix d’or.

En décembre 2010 on parlait de «La présence de 4000 éleveurs nomades venus de l’Afrique sahélienne appelés «Mbororos» dans le district du Haut-Uélé, dans sept chefferies dont trois dans le territoire de Dungu et quatre dans celui de Niangara. Ils traînent avec eux plus de cent mille têtes de vaches (Radio Okapi)

.En décembre 2011 «environ 30 mille Mbororo et leur cheptel ont été chassés dans tous les grands centres du territoire d’Ango, notamment à Banda, par l’armée congolaise, à plus de 500 kilomètres au nord de Kisangani,» (R.O).

   «Les nomades Mbororo, qui se retrouvent au Nord-est de la RDCongo - écrivait le quotidien de Kinshasa Le Potentiel le 12.08.2012 - et qui se déplacent depuis le Sénégal, le Niger, le Burkina Faso, le Nigeria, le  Mali, jusqu’au Cameroun, au Tchad, en RDCongo à la recherche de vastes espaces pour leur bétail, constitue un problème complexe dont la solution doit être globale.

En RDC, ces éleveurs nomades Mbororo retrouvés dans la province Orientale sont à l’origine des conflits avec les populations locales qui les accusent de pillages et d’exactions.

En 2008, l’Assemblée Nationale avait exigé le rapatriement forcé ou négocié de ces milliers d’éleveurs étrangers armés. Selon un rapport de la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale, ces éleveurs africains dont le nombre avoisine 20.000 et qui disposent d’un cheptel d’environ 95.000 têtes de gros bétail, détiennent des armes individuels du type AK, ainsi que des munitions, sous prétexte de protéger les bêtes. ‘Ils sont accusés par les habitants de ces districts de ses livrer à des actes de pillage et d’abattage des espèces rares de la faune de cette région frontalière de la Centrafrique et du Soudan ». souligne le même rapport de la Commission d’enquête de la Chambres basse.

 

Un territoire infini

Au cours d’une interview en 2010, l’ancien président de la Commission de l’Union Africaine Jean Ping, expliqua que «C’est la transhumance des éleveurs qui crée problème. Les nomades n’ont jamais respecté les frontières. Depuis  toujours ils se déplacent avec leurs troupeaux dans les terres où habitent les agriculteurs, ce qui cause des conflits et des victimes. La  cause de ces conflits ce n’est pas le fait que les uns soient musulmans et les autres chrétiens, ce n’est qu’une coïncidence.»

   En effet, nombreuses sont  les ethnies des éleveurs. Quelques-unes sont pacifiques et vivent très simplement, sans rien soustraire aux cultivateurs.

D’autres, au contraire, se comportent comme si le monde entier leur appartenait, méprisant les agriculteurs et parcourant le pays d’un côté à l’autre, à la recherche de pâturages pour leurs troupeaux, souvent sous le parapluie de quelque autorité de la contrée.

   L’historien tchadien Kodi Mahamat a écrit que «les raisons des conflits sont à rechercher dans l’absence d’une administration responsable, dans l’exaltation de la différence, dans la prolifération  d’armes et dans une politique qui ne respecte pas les règles.» (Les Arabes du Tchad, Cahiers d’Histoire, n. 10)

 

 Aux antipodes

Il existe donc une loi qui règle le nomadisme sur le territoire de la République du Tchad, mais personne n’y jette le moindre coup d’œil.

La présence de plus de 200 ethnies avec autant de langues, dans un territoire infini, avec un nord aride, à majorité musulmane, aux antipodes d’un sud fertile, béni par les pluies, habité par des croyants de religions traditionnelles ou par des chrétiens, tout cela  n’aide pas le peuple tchadien à se sentir une nation. La cohabitation a toujours été difficile. Même les festivités pour les 50 ans d’indépendance (1960-2010) ont été plus une exaltation des traditions locales qu’une vraie évocation de l’unité du pays.

 

Un seul chemin

Dans leur message de Noël 2010, les évêques su Tchad n’avaient  pas caché le problème :

«Beaucoup de Tchadiens considèrent le Tchad  comme leur patrie, c’est-à-dire une terre d’origine à laquelle on devrait sentir d’appartenir, que nous devrions aimer  et pour laquelle nous devrions nous appliquer et nous sacrifier. Malheureusement, trop souvent, nous recherchons de nous exploiter les uns les autres au lieu de servir ce pays qui nous appartient à nous tous. Demandons-nous: qu’est-ce qui résonne en nous lorsque nous chantons l’hymne national ou quand nous dressons le drapeau?»

Il n’y a qu’un chemin à prendre  pour obtenir de bons résultats. Surtout  par la création de comités de dialogue entre agriculteurs et éleveurs. Il faut s’asseoir autour d’une table, affronter ensemble le problème pour arriver finalement à un accord. Le comportement de M. Fatach Dabono, membre du comité d’entente de Doba, est révélateur à plus d’un titre: «Quand mes veaux détruisent un champ cultivé, je m’assume immédiatement et dédommage les dégâts afin d’éviter que le sang soit versé.» Dommage que pareils propos soient aujourd’hui pratiquement abandonnés.

D’ailleurs souvent les vrais responsables des dégats qu’on vient d’enregistrer ce ne sont pas les gardiens des troupeaux, mais les vrais propriétaires «qui restent en ville et qu’on ne voit jamais.» (Revue Tchad et Culture, février 2011).

   On doit souhaiter que, pour ce qui concerne les communautés chrétiennes, qu’elle s’investissent davantage dans l’engagement pour la justice. Le Deuxième Synode  africain, célébré à Rome en octobre 2009 et dont le thème était  «l’Eglise en Afrique au service de la paix, justice et réconciliation » en  a donné de précieuses indications et les évêques du Tchad écrivent chaque année de courageuses lettres pastorales capables d’ouvrir les portes pour une société plus juste..

   Fort des recommandations du Synode africain, la communauté chrétienne du Tchad est actuellement  en train de mettre en place une Commission ‘Justice et Paix’ qui cherchera, notamment, à affronter ces conflits et d’autres situations d’injustice et d’oppression.

 

P. Philippe Ivardi Ganapini, mc

 

Tchad: agriculteurs et éleveurs

«Les nomades Mbororo se déplacent depuis le Sénégal, le Niger, le Burkina Faso, le Nigeria, le  Mali, jusqu’au Cameroun, au Tchad, en RCA et RDCongo à la recherche des espaces pour leur bétail.»

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