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Que leur vie soit racontée |
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Bouchikhi Mohamed
"Mohamed Bouchikhi est allé attendre l'évêque à l'aéroport d'Oran. Mohamed est un jeune algérien - 21 ans - ami de la communauté chrétienne de Sidi-bel-Abbès, qui a aidé sa famille dans des moments difficiles. Né et domicilié à Sidi-Bel-Abbès, il est le deuxième d’une famille de huit enfants et rend volontiers service, par exemple pour aller à l'aéroport ou pour faire des courses au volant de la Peugeot 205 qu'il aime conduire. Cet été, il a proposé de remplacer Tayeb, l'employé de l'évêché, parti en congé. Il commence aujourd'hui même sa permanence. Il a un beau sourire, clair. Il n'ignore pas les risques qu'il court en rendant de tels services à des chrétiens, mais c'est le choix de son cœur: le jour de la mort des moines, il avoue être allé avec un ami sur la corniche, là où on voit la mer, et là, dit-il, ils ont pleuré. Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, l'appréciait. Il avait même affirmé, à son adresse: "Rien que pour un homme comme Mohamed, ça vaut la peine de rester dans ce pays". Le soir du jeudi 1er août 1996, Mohamed se rend à l'aéroport, avec les deux policiers de l'escorte. L'avion d'Alger atterrit finalement à 22h25. Ils rentrent ensemble à l'évêché. À 22h45, ils sont devant l'entrée, ouvrent le portail et saluent l'escorte qui les quitte. "Je vais t'accompagner jusqu'à la maison", dit Mohamed à l'évêque. À 22h48, ils entrent dans l'évêché, allument la lumière du vestibule. Une forte explosion retentit: tous deux sont tués sur le coup, Pierre Claverie, la tête sur le seuil de sa chapelle et Mohamed, derrière lui, au bas des marches… Mohamed Bouchikhi est enterré le jour suivant, à Sidi-bel-Abbès, selon la coutume musulmane. Une délégation chrétienne est présente et entoure sa famille".
Mohamed a laissé un carnet intime, quelques notes rédigées en français pendant ces longs moments de solitude qu'il consacrait, disait-il, à la prière en écoutant, bien souvent, un morceau de musique qui n'était ni de sa culture ni de son âge, mais qui favorisait, à l’en croire, sa méditation. Certains amis gardent aussi précieusement des lettres reçues de lui. Et tous ces documents révèlent la profondeur de sa vie intérieure et nous parlent de son amour de Dieu et des autres. Il cachait sa grande souffrance, une souffrance partagée avec sa famille et son pays. Cela lui donnait sans doute cette étonnante maturité et lui ouvrait la porte de tous les cœurs. Mohamed nous a laissé, vers la fin de son carnet intime, une page rédigée en arabe, la seule qu'il ait écrite dans cette langue et de sa plus belle écriture. En voici une traduction, même si elle trahit sans doute partiellement les intentions de son auteur:
"Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Avant de lever mon stylo, je vous dis: La Paix soit avec vous. Je remercie celui qui va lire mon carnet de souvenirs, et je dis à chacun de ceux que j'ai connus dans ma vie que je les remercie. Je dis qu'ils seront récompensés par Dieu au dernier jour. Adieu à celui qui me pardonnera au jour du jugement; et celui à qui j'aurai fait du mal, qu'il me pardonne. Pardon à celui qui aurait entendu de ma bouche une parole méchante, et je demande à tous mes amis de me pardonner en raison de ma jeunesse. Mais, en ce jour où je vous écris, je me souviens de ce que j'ai fait de bien dans ma vie. Que Dieu, dans sa toute-puissance, fasse que je Lui sois soumis et qu'Il m'accorde sa tendresse…"
Pierre et Mohamed. "Pierre était français, Mohamed était algérien, mais l’Algérie était à tous deux leur patrie. Pierre était chrétien, Mohamed était musulman. Soutien de famille avec sa mère qu'il adorait, il aurait tout sacrifié pour le bonheur de ses frères et de ses sœurs, de ses amis, des religieuses et des prêtres qu'il fréquentait. A tous, et plusieurs fois par jour si l'occasion se présentait, il posait son éternelle question : "N'as-tu besoin de rien ?"
Il n'avait pas de montre et n'en voulait pas. Et s'il manquait un rendez-vous, il désarmait votre impatience d'un sourire encore plus large. Pourquoi une montre puisqu'il ne "calculait point son temps" surtout pour les autres? Quelques minutes avant que la bombe infernale ne lui ouvre le chemin de l'éternité où le temps ne compte plus, alors qu'il venait de garer la voiture au retour de l'aéroport, une sœur l'a entendu dire à l'évêque: "Laisse-moi porter la valise; toi, tu es fatigué." Que dire encore? Sinon que lui, de tradition musulmane, après avoir mêlé son sang à celui d'un chrétien, a été conduit au cimetière de Sidi-Bel-Abbès par une foule inattendue de jeunes, d'hommes et de femmes pour qui il n'était, la veille encore, qu'un inconnu. |