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Que leur vie soit racontée |
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Dans les années 1950, l'Union des Populations du Cameroun (UPC) réclamait l'indépendance totale et la réunification du Cameroun. L'hostilité de la puissance coloniale française à cette demande sera grande. Le parti, interdit en 1955, prit alors une orientation marxiste inspirée de l'expérience chinoise et radicalisa ses modes d'action politique. Ses adeptes entrèrent en clandestinité et semèrent la terreur, en attaquant aussi les missions sous le prétexte que leurs occupants étaient des collaborateurs du colonialisme. En 1955, les évêques publièrent une lettre pastorale qui approuvait le but de l’indépendance visé par l’UPC, mais rejetait la violence à laquelle les communistes voulaient recourir pour instaurer un Cameroun athée. Nombreux furent les chrétiens assassinés.
Soh Gabriel
Quelques années avant l'indépendance du Cameroun, à une époque où les troubles endeuillaient tout le pays des Bamiléké et où les maquisards multipliaient les hécatombes, un jeune homme de Bamendjou, Gabriel Soh donnait sa vie pour protéger deux prêtres de son village (décembre 1959). Bamendjou, le lieu natal de Gabriel Soh, est situé au sud-ouest de Bafoussam, chef-lieu du département de la Mifi. Sous la direction du chef Fo, une population montagnarde très dense y cultive la terre des ancêtres, selon un code moral très strict et croyant fermement au Dieu tout-puissant, si, ordonnateur de toutes choses. C'est dans l'église de Toumi que les époux Soh et Keugne ont fait enregistrer leur fils Gabriel comme chrétien, né en 1938. Enfant de prédilection de sa mère, elle répète qu'il est créé avec une pierre sur la tête, c’est-à-dire avec une grâce spéciale de Dieu. Le petit Gabriel est d'abord le compagnon de son père dans les travaux de la campagne, puis écolier, docile mais lent. "Il faisait attention pour ne pas blesser les petits", rappelle un de ses condisciples, "il évitait les palabres et était pacifique et doux: il préférait lâcher le ballon, plutôt que de s'exposer à donner à d'autres des coups de pied". Il acceptait même de "passer pour un lâche plutôt que pour un bagarreur". Spontanément, il s'exerce dès l'enfance au "don de soi". Par sa générosité et sa charité quotidienne, il se prépare au fil des jours au "choix" héroïque de l’âge mûr. "C'est goutte à goutte que le vin de palme remplit la calebasse". De sa foi, vécue en profondeur, peut germer le plus beau fruit. Jamais Gabriel Soh ne tiendra en ses mains sacerdotales Jésus-Christ qu'il désire ardemment offrir au Père et donner à tous. Mais il sera lui-même "hostie", offrande volontaire, en union avec celui qui a donné sa vie pour ses frères. Malgré son désir, l'entrée au Séminaire lui fut inaccessible. Gabriel Soh s'offre alors pour servir à la Mission. Là, il donne sa pleine mesure. Tout à tous, il vit pour les autres dans mille menus services: chercher l'eau, le vin de palme, etc Sa fidélité éclatera surtout face au danger. En ces années qui précèdent l’indépendance, un mouvement politique d’opposition, (l’U.P.C.) cherche à gagner des partisans, mais évolue vers le terrorisme et finit par prendre le maquis. Le pays Bassa est ravagé, des prêtres sont enlevés, des centaines de chrétiens, mis à mort dans des conditions effroyables. La région est en feu jusqu'aux abords de Bamendjou. Gabriel s’engage encore plus. Comme les prêtres doivent continuer leurs visites, Gabriel veille sur eux et les seconde de sa présence fidèle. Les tournées en brousse sont déconseillées, les abbés risquent gros, mais tiennent à réconforter leurs chrétiens. Les deux Bamilékés, prêtre et domestiques frôlent plus le danger qu'ils ne le soupçonnent. Gabriel prévoit tout, pour la messe, les repas et l’enseignement. Son courage quotidien au milieu des menaces le prépare à l’héroïsme définitif: "La guerre arrive, dit-il à ses amis, nous pourrions tous mourir". Le dimanche 29 décembre, vers 15 heures, des maquisards se présentent à la Mission. Ils s'en prennent d'abord à l'abbé Siyam, le vicaire, puis à l'abbé Fondjo. Ils se jettent sur eux, les brutalisent, se débattent pour arracher la soutane de l'abbé Siyam. De la cuisine, Gabriel Soh suit la scène. Il n'a jamais pensé qu'on puisse toucher à un prêtre et le menacer. Il sort de la cuisine en courant, bondit dans le cercle des maquisards qui entourent l'abbé, empoigne le soldat qui a l'arme pointée contre le prêtre et lui immobilise le bras. Oubliant le vicaire, tous reportent leur attention sur le jeune homme. Un maquisard, pour sauver Gabriel sans doute, lui donne un coup du plat de sa machette, en disant: "Va-t-en, retourne chez tes camarades". Mais Gabriel esquisse des gestes de boxe et crie: "Moi, si je meurs pour ces prêtres, je dors seulement". L’excitation grandit autour de lui: "Veux-tu lâcher? Veux-tu lâcher? " Gabriel ne bronche pas, ne tremble pas. Imperturbable, il pense au vicaire en danger. L'étau de ses mains retient le bras meurtrier. Alors, près du soldat qui garde en joue l'abbé Fondjo et que Gabriel ne lâche pas, un autre maquisard lève son coupe-coupe et d'un coup brutal frappe la nuque de l’héroïque chrétien. Gabriel Soh s'écroule. La mort est instantanée. À Toumi, c'est la consternation, l'église est dynamitée, la mission détruite, abandonnée. Mais quelques années plus tard, Toumi reprendra un nouvel essor. Bafoussam, mission centrale devient si prospère qu'en 1968, elle est détachée du diocèse de Nkongsamba, pour être érigée en évêché. Un Bamiléké, Mgr Denis Ngande (+ 1978) en est le premier titulaire. Ensuite, à Toumi même, une fondation des Religieuses Clarisses est créée, la chapelle reconstruite et les restes de Gabriel Soh y sont inhumés. L'abbé Fondjo a écrit: "Gabriel Soh n'était pas le seul. Guidés par l'Esprit-Saint, d'autres chrétiens n'hésitèrent pas à confesser leur foi. À Bangang, Aloys Tapiemene, grand catéchiste, tué avec dix autres personnes qui avaient refusé de détruire leur chapelle. Joseph Fotsin de Doumelong, massacré pour avoir réfusé de prendre un coupe-coupe pour tuer injustement des innocents. Fontsa, fusillé pour son opposition à s’enrôler dans l'armée des tueurs à gage, parce qu'il y voyait de l'injustice et des mensonges. Ainsi les Églises de Nkongsamba et de Bafoussam, qui ont tant souffert du maquis, tout comme le pays Bassa, peuvent adjoindre à Gabriel Soh une belle couronne de compagnons, pour une requête de canonisation et pour reconnaître "un signe éclatant de la grâce divine dans la mort de ces hommes qui, en donnant leur vie comme le Christ, ont glorifié son Nom".
Aloys Tapiemene
Né vers 1913 à Bangang, de Tasongla et de Mahsa’a. Vers l’âge de douze ans, à l’insu de sa famille, il suit André Guimachio à la mission catholique du village, pour s’initier à la doctrine chrétienne auprès du catéchiste Metsano Paul. Le 15 août 1922, Tapiemene reçut le baptême à la paroisse Sacré-Cœur de Dschang. On lui attribua le prénom d’Aloys. En 1926, il fut embauché à la mission comme scieur. En 1929, il retourna à Bangang où il fut nommé catéchiste. En octobre 1935, il se maria avec Catherine Njeuna. De cette union naquirent sept enfants. Son activité d’animateur de la communauté sera très intense et fructueuse. Aloys présidait avec zèle et conviction les assemblées de prière en l’absence du prêtre. Il était très attaché à sa foi chrétienne et se montrait quasi réfractaire aux manifestations populaires, à l’instar des bals des jeunes et de certaines cérémonies traditionnelles, qu’il jugeait propres à disperser les hommes au lieu de les attirer à Dieu. Au sujet des fétiches, il aimait répéter avec humour à ses catéchumènes: «Si vous fourrez le nez dans les fétiches, vous aurez des problèmes. Si vous n’y fourrez pas le nez, vous vivrez en paix». Chaque premier vendredi du mois, il conduisait les chrétiens, à pieds, de Bangang à Dschang (27 km), où se trouvait le prêtre. Là, les fidèles se confessaient et prenaient part à la célébration eucharistique avant de retourner joyeux à Bangang. Prière, catéchèse et célébrations eucharistiques étaient ses priorités. De son champ où il travaillait avec assiduité, il tirait le nécessaire pour sa famille. Bien que semi-analphabète, il oeuvra largement pour la création d’écoles et encouragea les familles à y envoyer leurs enfants. Ce ne fut pas facile: bon nombre de parents ne percevaient pas encore l’importance de l’instruction, et la qualifiaient plutôt d’instrument favorable à la colonisation. Jeannette, la benjamine du foyer, a donné ce témoignage: «Le souvenir que je garde des liens qui existaient entre papa et maman est celui d’un couple pieux, paisible et harmonieux. Chacun des deux menait une vie de foi remarquable. Dans le bonheur comme dans le malheur, ils s’en remettaient à Dieu. Ils étaient assidus à la prière». Au cours de l’année 1959 se multiplièrent les nouvelles d’actes de violence et d’attaques aux missions de la part des rebelles de l’UPC. «On a tué un catéchiste à Loum, dit Aloys à sa femme, et à Bafang on a assassiné un prêtre, un frère et un autre catéchiste, tous de notre diocèse. Ce sera bientôt notre tour». Au mois de mars 1960, les rebelles interdisent aux chrétiens de Bangang de fréquenter l’église. Aloys et quatre autres chrétiens âgés font fi de cette injonction. Des rebelles viennent lui dire: «Nous avons appris que tu continues à faire la prière à l’église. Quand on prie à l’Eglise catholique, c’est à l’intention de la France et non du Cameroun. À partir d’aujourd’hui, plus question de prier à l’église». Aloys leur répond: «Ce n’est pas seulement à l’église qu’on peut prier Dieu, mais partout». Quelque temps après, les maquisards lui imposent de détruire les édifices de la paroisse. Aloys est arrêté et conduit devant le grand chef Mamfe Fidèle. Ce dernier lui demande: «C’est toi, le grand prêtre qui refuse de détruire la mission où les militaires viendront habiter pour nous tuer?» Aloys répond: «La mission n’a rien à voir avec la guerre. Comment voulez-vous que nous détruisions l’église que nous avons nous-mêmes construite?» Le grand chef lui demande de nouveau: «Que préfères-tu entre ta vie et les cases qu’on va détruire?». Aloys: «Plutôt que de détruire la mission que j’ai bâtie moi-même, je préfère mourir»! La fureur des maquisards allait croissant. Des appels se firent de plus en plus pressants auprès d’Aloys, l’invitant à quitter le village et à s’enfuir à Bamenda. Mais Aloys restait irréductible. Il fut arrêté de nouveau et conduit à Bamela où se trouvait la prison des rebelles. Après l’avoir malmené et fouetté, les maquisards l’introduisirent dans le «tcha-tcha», un trou profond, contenant de l’eau boueuse et nauséabonde. Généralement, on y laissait le prisonnier en permanence, jusqu’au jour de sa libération ou de son exécution. Aloys y resta trois jours. Le matin du 30 mars 1960, les maquisards convoquèrent tous les villageois sur la place du marché. Ils annoncèrent qu’ils extirperaient du sein de la communauté toutes les mauvaises graines. Le chef des maquisards déclara: «Nous voulons ôter aujourd’hui les mauvais grains des épis de maïs». Après le discours, ils alignèrent en face de la population cinq condamnés qu’ils venaient de sortir du «tcha-tcha»: Mondia, Kumatio David, Wagoum Josué, Douanla Jean et Aloys. En les voyant, la quasi-totalité des personnes présentes baissa la tête et versa des larmes. Les mains liées, la peau couverte de boue, les prisonniers durent répondre à plusieurs accusations, notamment à celle d’avoir refusé de détruire les locaux de la mission (église, écoles etc.). Ils furent tous condamnés à mort. Aloys demanda alors la permission de prier pour quelques minutes. Ils la lui accordèrent. Il récita le Magnificat. Voyant cela, un chef des rebelles, ému, demanda à ses amis de libérer Aloys. Celui-ci dit: «Inutile de me lâcher, car le Seigneur m’attend déjà et je ne veux pas Le décevoir». À 10 heures précises, le chef des maquisards s’adressa à la population en ces termes: «Malheur à celui qui va crier ou verser des larmes après les coups de feu». Un coup de sifflet sinistre retentit, les maquisards criblèrent de balles le grand catéchiste et ses collègues d’infortune. Trois ans plus tard, sur autorisation spéciale du sous-préfet de Batcham, les fils d’Aloys purent transférer ses restes à la paroisse de Bangang et célébrer ses funérailles. La tombe se trouve en face du presbytère et est toujours entourée de fleurs.
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