Que leur vie soit racontée

Kenya

De 1952 à 1956, le mouvement Mau-Mau, dominé par les Kikuyu, mena une série d’actions violentes. La répression de la puissance coloniale britannique fut particulièrement brutale et s’accompagna d’emprisonnements, de tortures et de meurtres. Le mouvement Mau-Mau était une sorte de société secrète, dont les membres faisaient serment de lutter pour la libération de leur terre et s’attaquaient aux Kenyans «loyalistes», employés de l’Etat, enseignants, catéchistes, etc. Les membres de ce mouvement étaient parvenus à donner au serment une portée mobilisatrice remarquable et à exiger des chrétiens la renonciation aux promesses baptismales.

 

Burana Silas

 

Gacheru Joseph

 

Kamau Aloysius

A

loysius Kamau est né en 1929, à Njombe (Tuthu), de Thiangungu et Wanjiko, du clan des Monjiro, le septième de 10 enfants. À l'âge de 10 ans, il s'inscrit à l'école-chapelle catholique de Mosangari; à 14 ans, à l'école secondaire de Karima. Il reçoit le baptême le jour de l'Épiphanie 1945, à l'église paroissiale de Tuthu.

Selon les souvenirs de ceux qui l'ont connu, il était un enfant vif, sincère, aimant le jeu et l'étude, la parole facile, poli, estimé de ses camarades. Après le premier cycle du secondaire, il entre à l'École Magistrale, en 1945. "Bien qu'il ne fût pas très brillant, il était intelligent et discipliné".

La future profession d'enseignant prend forme dans son esprit, avec le désir de transmettre à d'autres ce qu'il apprend, y compris les connaissances religieuses, qu'il approfondit chaque jour, en assistant à la Messe.

Maître, diplômé en 1947, Aloysius enseigne d'abord à Tuthu. Puis, pendant deux ans, à Gatanga et enfin à Gekandu, une école-chapelle de la mission de Fort Hall (Murang'a). En 1952 nous le retrouvons à Njombe. Il aime son travail et prépare ses leçons chaque jour. Il donne aussi des cours de religion. Il a toujours avec lui un exemplaire des Évangiles et des Actes des Apôtres en kikuyu. Il a aussi un exemplaire de l'Imitation de Jésus-Christ, cadeau de sa sœur Lucie. Il lit souvent ces livres et en connaît par cœur de nombreuses pages, qu'il cite avec une extrême liberté d'esprit".

Lucie est cadette d'Aloysius de deux ans. Quand elle lui manifeste l'idée d'embrasser la vie religieuse, il se charge de lui apprendre à lire et à écrire, le soir. Il l'encourage à entrer dans la Congrégation des Sœurs de l'Immaculée Conception, à Mathari (Nyeri) et l'aide à partir à l'insu de ses parents qui, étant des païens, ne donneraient jamais leur consentement. Quelques mois plus tard Lucie retourne à la maison. Aloysius lui dit: "J'aurais tant aimé que tu restes à Nyeri, mais puisque tu es rentrée, sens-toi libre. Tu peux penser au mariage, maintenant".

Aloysius aussi a l'âge de penser à son mariage. "Le jour où je tomberai amoureux – avait-il dit à ses collègues et amis – je veux que ce soit avec une fille qui m'aime et accepte de se marier à l'église". À Njombe il a trouvé la fille qu'il cherchait, Julie. Il en parle à ses parents et après avoir obtenu leur approbation, il commence à mettre de côté l'argent pour la dot.

En janvier 1953 Aloysius est affecté à l'école primaire de Gatanga, une région où les Mau Mau se font chaque fois plus présents. Les nouvelles d'attaques et de violences se multiplient. En causant avec sa sœur, Aloysius dit: Lucie, les Mau Mau tuent ceux qui se refusent de prêter le serment. Qu'est-ce qu'on doit faire? Je ne dis pas cela pour moi – ajoute-t-il - car j'ai choisi le chemin de la fidélité au baptême, mais je le dis pour les autres. A toi aussi, ma chérie, qu'est-ce qu'il arrivera ?" Lucie répond qu'elle préfère la mort au reniement de sa foi. Aloysius a des propos pareils avec sa fiancée: "Tu sais que je veux t'épouser, mais si un jour tu fais le serment Mau Mau, je me sentirai libre par rapport à toi. Je ne voudrais pas épouser une fille qui a prêté un serment signifiant le reniement de la foi".

Par le serment, on s'engage à lutter contre les colonialistes blancs et les Kikuyus modérés, et même à les tuer. La formule du serment prévoit aussi d’abandonner tout nom chrétien, de ne pas fréquenter l'église et de ne pas lire la Bible. Les missions chrétiennes et leurs activités – présentées comme un symbole du pouvoir des blancs - deviennent des cibles. Des écoles et des centres de santé gérés par les missions sont attaqués et incendiés, des missionnaires et d'autres agents pastoraux menacés. Dans l'espoir de contraindre Aloysius à prêter serment, les Mau Mau enlèvent et torturent Julie à tel point qu'elle cède. Puis ils envoient quelqu'un annoncer à Aloysius: "Sache que ta fiancée a prêté serment".

Elle est encore en train de récupérer ses forces lorsqu'Aloysius lui rend visite. "J'ai entendu que tu as prêté serment – lui dit-il. Va vite confesser ton péché. Rappelle-toi que Jésus est miséricordieux et qu'il a versé son sang pour tous, pour les traîtres aussi... Je suis venu pour te dire une autre chose: je n'ai pas parlé en vain avec toi, considère-toi libre. Je ne t’épouserai pas et d'ailleurs je ne me marierai pas". Et il ajoute: "Je ne vivrai pas longtemps et, au ciel, je n'aurai pas besoin de femme".

Les Mau Mau (ou les parents de Julie) obligent la fille à écrire une lettre à Aloysius, en le suppliant de prêter serment.

Aloysius lui répond avec une citation de l'évangile: "Tu as eu peur de mourir, alors que le Christ dit qu'il ne faut pas craindre ceux qui tuent le corps. Je te répète que tu ne seras pas mon épouse; mais je continuerai à t'aimer et tu pourras être mon amie au ciel. Ne m'envoie pas d'autres lettres. Le fait que tu ne l'aies pas signée Julie, mais Mothoni, le nom que tu avais quand tu étais encore païenne, m'a surpris. Est-ce que tu as changé complètement? Moi, cependant, je prierai le Seigneur pour toi, ainsi que je l'aurais fait si tu étais ma femme. Oui, je prierai pour toi maintenant et puis au ciel. Adieu, Julie, à nous revoir là-haut. Ne nie (c'est moi), Aloysius".

Aloysius fait aussi de son mieux pour expliquer à sa mère les raisons de son comportement. Celle-ci, en effet, maudit les blancs qui – dit-elle – "ont tourné la tête de son fils de cette manière".

Après l'attaque des Mau Mau à la mission de Tuthu, le 9 décembre 1952, la police coloniale a arrêté aussi Aloysius, en l'accusant de complicité avec la rébellion. Il est tabassé et mis en prison. Dissipé le malentendu, il peut rentrer chez lui. Il dit à ses familiers: "J'ai eu de la chance. On m'a frappé à la tête, à la poitrine, aux côtes, pour des crimes que je ne connais pas. Comme ça j'ai eu quelque chose à offrir à Jésus, qui est mort pour moi. Lui aussi a été frappé sans n'avoir rien fait de mal".

Un jour, quelqu'un de sa famille se rend chez lui en secret, pour lui transmettre la mauvaise nouvelle: "Les Mau Mau ont décidé de t'éliminer, car tu refuses le serment. À leurs yeux tu es un traître, vendu à la cause des blancs. Ils pensent que tu es un espion au profit du prêtre de Misheni, lorsque tu vas te confesser. Sauve-toi".

Aloysius répond calmement: "Ayez la bonté de me laisser seul. Laissez-les me tuer, je ne suis pas né pour aller en enfer, mais au ciel. Ne revenez plus me tourmenter, puisque je n'ai pas peur du couteau. Ne revenez plus me dire ce genre de choses, ne venez pas m’exprimer de la compassion, car votre pitié est un malheur pour moi.

Si je fuis, ils auront une raison de plus pour me faire passer, aux yeux des gens, pour un traître. Ma fuite n'arrêtera pas le Mau Mau de voler mes affaires. S'ils m'en avaient donné la possibilité, je leur aurais montré que je ne suis pas un traître de mon Pays. Mais tout cela n'a pas d'importance. Qu'ils emportent tout ce qu'ils veulent ! D'ailleurs, je n'en ai plus besoin.

Si j'ai des regrets, c'est pour maman et la famille: ce sont elles qui en subiront les conséquences les plus dures".

À sa sœur qui l'exhorte à s'éloigner en disant: "Je demanderai au Père qu'il t'affecte ailleurs", il répond: "Cela ne sert à rien, Lucie. Même si je vais ailleurs, je sens qu'on me tuera, le cœur me le dit. Quand tu entendras que je suis mort, fais célébrer une messe pour moi, pour remercier le Seigneur, s'il permet que j'affronte le couteau. Puis tu viendras ici, dans le champ et tu creuseras de ce côté. Tu trouveras de l'argent, que tu partageras avec maman". Au cours de ses dernières visites, il donne à sa maman une lettre, en disant: "Quand je ne serai plus là, tu la donneras à quelqu'un qui sait lire et tu sauras ce que j'ai écrit".

Les amis l'évitent, comme s'il était un lépreux. Même ses écoliers se moquent de lui ou le menacent. À la fin du premier trimestre, il prend la décision de se cacher, au moins pendant un certain temps. Le 2 avril, il est à Tuthu, pour le premier vendredi du mois. Il passe la nuit à la mission et le matin suivant, il peut "faire" le premier samedi du mois. Puis, il part. À la hauteur de Ruhathia, entre Tuthu et Njombe, il tombe dans une embuscade tendue par des Mau Mau. Ils le saisissent et, en le menaçant avec des machettes, ils lui demandent de prêter serment. À son refus, ils lui serrent une corde autour du cou: "Je ne prêterai jamais serment, dit-il. Faites de moi ce que vous voulez. Jésus est avec moi".

Ils lui coupent la main gauche. Aloysius a la force de faire le signe de la croix avec la droite. Alors, fous de rage, plusieurs d'entre eux plongent leurs machettes dans son corps. Parmi les présents il y en aura un qui, frappé d'admiration pour le courage de la victime, se convertira plus tard et témoignera:

"Nous l'avons coupé littéralement en morceaux, comme l'on fait avec un oignon". C’était le 4 avril 1953.

 

Wachira Dionisio

 

Wachira Mariano

 

Jillo Thérèse

 

Bori est un petit village à 50 km de Moyale, dans l'extrême nord du Kenya. La vie de ses habitants, les Borana, est partagée entre la garde des troupeaux et le travail des champs. Un puits existe, souvent sans eau, et cela oblige les femmes d'aller la chercher tout près de la frontière avec l'Éthiopie. C'est le seul endroit où il y ait de l'eau, parfois même imbuvable. Mais les Borana savent endurer tout cela.

Dans le village, il y a une école primaire, aux horaires irréguliers, soit à cause des attaques des shifta, soit par manque d'eau.

En 1985, un beau groupe de garçons et de filles, après des années de formation, reçurent le baptême. Ce fut une journée mémorable pour les gens de Bori. Parmi les baptisés il y avait une fille de 18 ans, Jillo. Elle avait pris le nom de Thérèse, car pendant les cours de catéchèse, elle avait entendu parler d'une fille, pure, sainte, décédée à l'âge de 24 ans, jeune mais mûre dans l'amour de Dieu et du prochain: Thérèse de l'Enfant Jésus. Jillo voulait être comme elle.

Thérèse aidait sa mère veuve avec plusieurs enfants dans tous les travaux domestiques et se rendait souvent à Moyale, à pied, portant une outre à lait, pour acheter les choses indispensables à la famille.

Après le baptême, un des catéchistes de la paroisse avait demandé la main de Thérèse à sa maman. Des dons furent échangés et des rencontres organisées autour d'une tasse de thé. Les deux jeunes voyaient leur avenir en rose.

Le 3 mai 1987, Thérèse sort de Moyale et se dirige vers Bori, en chantant. Sur sa tête, les choses qu'elle vient d'acheter et qu'elle espère vendre au village. La route présente des pentes et des montées que Thérèse connaît par cœur. Soudain, presque au sommet d'un petit col, elle aperçoit deux jeunes gens. Ils sont là comme s'ils l'attendaient. Son cœur commence à battre. Elle les connaît, ces types-là. Ils l'avaient déjà invitée à aller avec eux, à Moyale. Ils n'appartenaient pas au groupe des chrétiens et elle leur avait dit qu'elle était déjà promise à un autre, pour toujours.

Elle se met à crier et à courir, mais les deux agresseurs l'attrapent vite. Elle se bat de toutes ses forces. Ils la frappent sauvagement avec un bâton et un couteau, jusqu'à la tuer.

Deux jours plus tard la mère de Thérèse se rend à Moyale, pour la chercher. Elle se renseigne auprès de tous ceux qui connaissaient sa fille aimée. Personne ne l'a vue. La nouvelle de la disparition de Thérèse se répand. On découvre finalement l’endroit où se trouve son corps. C’est tout près du petit village de Somare, dans un buisson d'épines. Les traces de la lutte de Thérèse contre la brutalité de deux hommes sont bien visibles. Les hyènes qui rôdent la nuit dans les alentours, n'ont pas touché au corps de Thérèse. Les gens y voient tout de suite un signe extraordinaire, celui d'une femme si pure que même les bêtes ont respectée.

Thérèse a été enterrée à Moyale. Dans la grande foule qui a assisté aux funérailles, nombreux étaient ceux qui pleuraient. Cependant leurs larmes étaient accompagnées d'un sentiment de fierté: "Thérèse, tu as été grande. Nous t'admirons". Des musulmans ont aussi participé à la cérémonie: "Une fille merveilleuse, qui ne savait ni lire ni écrire, mais qui a su défendre sa dignité", a commenté un d'entre eux.

 

Kerengo Ambrosio

 

Wambugu Dominic

 

Wanduma Faustin

 

Mboge Lucas

 

Peter M’mpui