Que leur vie soit racontée

Ouganda

Kikwangire Madeleine

 

Ayepa Alphonse

Né à Nyakwai en 1910, non loin de l'endroit où, en 1898 le Cap. Kirkpatrick, de l'Expédition Mac Donald, avait été tué par les gens outrés par le mauvais comportement de quelques-uns de ses soldats envers leurs femmes.

Ayepa avait 14 ans lorsqu'il entendit qu'à Kitgum, à 200 km de là, des missionnaires blancs enseignaient la parole de Dieu. Il en parla à ses parents. "Je voudrais y aller moi aussi", dit-il.

Ceux-ci lui opposèrent un refus net, car sa contribution aux travaux domestiques était déjà appréciable. Il en parla alors à des copains et, avec eux, il arrangea une fuite nocturne, à l'insu de tout le monde.

Après quatre jours de marche à pied, ils arrivèrent finalement à Kitgum. Touché par ce que le missionnaire disait, Ayepa décida de s'inscrire au catéchuménat, d’une durée de trois ans. Un an et demi plus tard, il profitera de l’occasion de son congé et repartit au village pour comparer les enseignements qu’il avait appris avec la vie quotidienne à Nyakway. Les adultes et les vieux lui posèrent beaucoup de questions sur ce qu'il avait vu et entendu à Kitgum. "Mais si tu ne travailles pas comme les autres jeunes du village, où pourras-tu trouver les vaches nécessaires pour ton mariage?", lui disaient-ils avec un ton de reproche. Ayepa répondait qu’il y pensait, mais qu’avant tout, il voulait devenir chrétien. À la fin de ses vacances, le jeune était plus que jamais décidé à retourner à Kitgum, toujours en cachette, puisque ses parents persistaient à s'y opposer. On le rattrapa et il fut battu. Cependant, vu sa détermination, ils le laissèrent partir. À la fin du catéchuménat, il reçut le baptême sous le nom d’Alphonse, le 21 novembre 1927. Le 28 avril de l’année suivante, il recevait la confirmation. En 1929, il se proposa comme catéchiste à Nyakwai. Sa demande fut acceptée. Depuis lors jusqu’à la fin de sa vie, il sera l’homme de la parole de Dieu parmi les siens. Il se maria avec Olga. Cinq filles vinrent égayer leur foyer.

Pendant son catéchuménat, Alphonse avait appris à lire et à écrire et il utilisait comme base de son enseignement le catéchisme en langue acholi, le seul livre imprimé à cette époque. Puisque le nombre des catéchumènes augmentait, il bâtit une chapelle suffisamment vaste pour les accueillir. En 1933, les missionnaires ouvrirent un nouveau centre à Kangole, à 100 km de Nyakwai. Il leur rendit visite avec ses catéchumènes. "Aujourd’hui, nous avons eu une visite inattendue. Les chrétiens de Nyakwai et de Labwor sont venus avec leur catéchiste Alphonse. Ils sont heureux de voir cette nouvelle mission et ils nous ont fait cadeau de poules, d’œufs et de lait", écrivait le missionnaire dans son agenda. Les visites entre Nyakwai et Kangole se multiplièrent.

Petit à petit, Alphonse devint un point de référence. Son enseignement et sa conduite suscitaient l’estime des gens et des jeunes catéchistes d’autres villages. Il parlait couramment le Karimojong, le Labwor et l'Acholi.

Sr. Rosa Luciana a écrit: "Un jour, j’étais assise sous un arbre avec Alphonse et beaucoup d’hommes et de femmes. On parlait de la dernière attaque des Karimojong et de tout ce qu’ils avaient emporté: chèvres, brebis, habits, nourriture, argent. Des jeunes avaient dit: "Si Dieu ne nous en empêche, nous allons leur donner une leçon".

Alphonse a cherché à expliquer que la violence ne peut pas être la vraie réponse. L’emploi de moyens violents les placerait au même niveau que ceux qu’ils critiquent. Il y eut un long instant de silence. Puis, se levant, il invita les assistants à répéter après lui: "Louange à Dieu le Père qui nous aime et qui veut que nous soyons des frères. Louange au Fils qui est mort pour nous sauver. Louange à l’Esprit Saint qui nous illumine et nous donne la force!"

Il était conscient des tensions existantes et il ajouta: "Comment pouvons-nous dire que Dieu nous a abandonnés? Son Fils a aussi souffert, est-ce qu’il l'a abandonné?" À la fin de son exhortation, les gens approuvèrent ses paroles, en disant: "C’est vrai, c’est comme ça!"

Olga, l’épouse fidèle d'Alphonse, n’avait pas une bonne santé. Frappée par la malaria cérébrale, elle est décédée en 1959. Craignant les cérémonies païennes qu’on aurait pu faire après son décès, elle demanda d’être transportée à la mission de Morulem, pour y recevoir les derniers sacrements et mourir en paix. Elle fut donc transportée à Morulem accompagnée de sa famille. Elle y mourut deux jours plus tard.

L’année suivante, Alphonse se remaria, surtout pour donner une mère à ses enfants, dont deux étaient encore en bas âge.

D’autres souffrances l’attendaient. Les relations entre Nyakwai et les voisins des populations nomades Karimojong n’avaient jamais été sereines. C’était surtout lors de la saison sèche du mois d’octobre et du mois de mars, que les Karimojong et les Jie se déplaçaient vers les territoires de leurs voisins à la recherche de l’eau et des pâturages. Leur arrivée dans la région des Labwor et des Nyakwai, cultivateurs, était souvent source de conflits.

Un jour, la fille aînée d’Alphonse qui venait de se marier, rencontra sur la route de jeunes Karimojong. Elle revenait de la source avec deux autres filles. Les jeunes gens l’arrêtèrent et l’invitèrent à passer la nuit avec eux. Elle refusa. Ils la frappèrent violemment et s’enfuirent. "Allez dire à mon père que les Karimojong m’ont tuée, dit-elle aux deux amies, avec le peu de force qui lui restait encore. Dites-lui de prier pour moi".

Ce jour-là, Alphonse était à Kangole dans une rencontre des catéchistes. Quand il reçut le message lui annonçant la mort de sa fille, il se rendit tout de suite à l’église et pleura en silence. Le dimanche suivant, de retour à la maison et malgré la fatigue et la douleur, il voulut diriger la prière comme d’habitude. La chapelle était pleine à craquer. "Mes enfants, dit-il, vous vous demandez peut-être pourquoi toutes ces souffrances me sont tombées dessus. J’ai servi et aimé Jésus-Christ depuis que je l’ai connu et j’ai toujours cherché à faire sa volonté. Pourquoi ces souffrances? Ces jours-ci, j’ai longuement médité l’histoire de Job. Il a connu des souffrances de tout genre, parce qu’il était l’ami de Dieu. Ce qui m’est arrivé est un signe clair que Dieu me considère, moi aussi, comme un de ses amis. Je vous demande de prier pour moi afin que je reste toujours fidèle à sa volonté." Il ajouta d’autres réflexions si pertinentes et pourtant si simples que, parmi les assistants, nombreux étaient ceux qui étaient ceux qui se sont mis à pleurer.

Le village qu’habitait Alphonse et les familles de deux de ses frères ainsi que quelques neveux, s’appelait Rogom. Ils étaient propriétaires d’un peu de terre et d'un petit troupeau de chèvres, quelques vaches et des brebis. La possibilité d’une attaque des nomades était le danger le plus craint. Une nuit (1972 ou 1973), Alphonse fut réveillé par le cri: "Les bandits! Les bandits!" Croyant à une fausse alerte ou un mauvais rêve, il s’agenouilla pour réciter une prière. Mais des coups de feu qui retentirent tout près de sa maison le replaça devant la dure réalité.

Il prit sa carabine, un outil dont il se servait pour chasser les faisans, et après avoir recommandé à sa femme de ne pas bouger, il sortit de la case. Les coups se multipliaient. Un groupe de bandits était en train de forcer la clôture: Alphonse tira sur eux et il en atteint cinq. Les attaquants disparurent. Le village était sauf.

Les Karimojong réapparurent à maintes reprises. Ils arrivèrent même à obliger Alphonse à les accompagner dans les parcelles des villageois où il y avait des greniers. Ils respectaient ce vieil homme qui les suppliait de ne pas tout voler. "Il y a des femmes, des enfants, des vieux. Si vous prenez tout, qu’est-ce qu’ils mangeront?", leur disait-il.

Les chrétiens de Nyakwai étaient maintenant nombreux. D’autres catéchistes s’étaient ajoutés à Alphonse, en l'aidant dans le travail pastoral à Rogom, Opopongo, Oreta et Pupu.

Le 20 juillet 1984, Alphonse se rendit aux champs avec sa femme et ses filles pour la récolte du mil. Tout d'un coup, des champs voisins, des femmes lancèrent le cri: "Les bandits!" Alphonse donna à sa femme et aux filles l'ordre de se jeter à terre. Puis il se dirigea vers le champ d'où le cri était venu. Un coup retentit, très fort: frappé à la poitrine, Alphonse s'écroula. Tous ceux qui étaient dans les champs prirent la fuite. Ce ne fut que le jour suivant, lorsque les bandits quittèrent les lieux, que les gens eurent finalement le courage de se rendre sur l’endroit de l'attaque. Ils trouvèrent le corps d'Alphonse, face au sol, dans la boue, car pendant la nuit la pluie était tombée. Ses filles le couvrirent avec des branches. On creusa une fosse à côté de la chapelle de Nyakway, là où, toute sa vie, il avait expliqué la parole de Dieu et témoigné d'elle. C'est là qu'il fut enterré. La vie d'Alphonse fait partie de l'histoire de l'évangélisation du Karamoja".

 

Les années troubles

Le 9 octobre 1962, l'Ouganda célébrait son indépendance. C’était une fédération de royaumes dirigée par le roi Mutesa II qui, quatre ans plus tard, à la suite d'un Coup d’État de la part de son Premier Ministre Milton Obote, prendra la voie de l'exil. Les querelles interethniques et les divisions religieuses alimenteront bientôt, d'une façon plus ou moins directe, la lutte pour le pouvoir. Six jours avant l'indépendance, les Evêques catholiques avaient publié une lettre pastorale exprimant leurs vœux pour la nouvelle nation: "Nous désirons un bon niveau de vie pour notre peuple. La liberté d'avoir faim ou de ne pas avoir faim ou d'être malade ou de vivre dans la peur, n'est pas liberté. Nous voulons la liberté économique car, sans elle, la liberté politique ne peut pas exister, elle est vide. Nous voulons la liberté dans nos vies personnelles…".

Les mesures adoptées par Milton Obote, notamment la dissolution des partis sauf de l'UPC, l'arrestation de personnalités politiques très connues, en particulier de Benedikto Kiwanuka, président du Parti Démocratique, minèrent rapidement son prestige. Le 25 janvier 1971, le Général Idi Amin Dada - ancien boxeur, musulman - renversait le Président Obote. Les gens dansèrent dans les rues de la capitale. Les parlementaires catholiques de la région de l'Ouest-Nile organisèrent une grande fête en l'honneur du 'libérateur'. Leur confiance était si grande qu'ils proposèrent au nouvel homme fort un calendrier indiquant les étapes à suivre pour la création d'un gouvernement civil. En réalité, catholiques et protestants se rendront rapidement compte qu'Amin saura exploiter aussi leur traditionnelle rivalité. En effet, il suspendit la Constitution, procéda à la dissolution du Parlement, interdit tous les partis politiques et s'autoproclama Commandant suprême des Forces Armées et Président à vie. La terreur s'installa dans le pays. Fer de lance de la sécurité d'Amin de 1971 à 1979 furent les 3.000 hommes du State Research Bureau (SBR), un "corps paramilitaire devenu légendaire par la rapidité avec laquelle ses victimes disparaissaient sans laisser de traces. Ils empaquetaient leurs victimes dans les coffres de leurs voitures et roulaient à vive allure. Personne n'a jamais revu les victimes. Une minorité de musulmans et de mercenaires non ougandais contrôlait pratiquement toute l'armée". On arrêtait beaucoup de gens et on les gardait en prison ou dans les casernes militaires sans aucune forme de procès. Aux protestations des avocats et des juges, le pouvoir faisait la sourde oreille". On estime à 500.000 le nombre d'individus assassinés sous le régime d'Amin, entre 1971 et 1979.

Le 1er novembre 1978, Amin déclara guerre à la Tanzanie et invita le Président tanzanien, Julius Nyerere, à régler le conflit sur un ring de boxe. Malgré l'aide libyenne (2.000 soldats), Amin fini par être renversé. Il s’exila en Arabie Saoudite. Aussitôt reparut sur la scène politique ougandaise Milton Obote qui reprit les mauvaises habitudes. «Son second passage au pouvoir (1980-1985) sera entaché par la mort de 300.000 personnes durant une guérilla sanglante.»

 

Asilea Michel

 

Bakanibona Francis

Né à Bamugolodde, dans les environs de Kasaala, le 11.02.1957, de Lawrence Minani et Tereza Tawakiliye. Baptême à la paroisse de Kasaala: 27.02.1957. Confirmation: 14.11.1965

Après une période d'expérience dans la Congrégation des Apôtres de Jésus, il rentra à Kasaala et devint membre actif de la communauté chrétienne. Enseignant, directeur de la chorale, il consacrait une grande partie de son temps aux activités de la paroisse.

En septembre 1982, il fit la connaissance du mouvement Communion et Libération. À cause de l'insécurité qui régnait dans la région de Luweero, un jour, le curé lui dit: "La route est dangereuse, il y a trop de barrières,il n’est pas prudent que tu viennes tous les jours à la Messe". "J'obéis, répliqua-t-il. Je viendrai cependant le 4 octobre, fête de mon saint patron, même s'ils me tuent".

Quand il se déplaçait pour se rendre à la paroisse, sa mère était très inquiète. Francis ne cessait de la rassurer: "Je vais prier, recevoir la communion et rencontrer les amis. Je n'ai rien fait de mal, pourquoi devraient-ils me tuer? S'ils veulent m'arrêter, je n'ai rien à craindre".

Le 18.11.1982, il fut arrêté par des militaires, sous l’accusation d'avoir admis des rebelles dans sa classe: "Tu es l’un de ceux qui apprennent aux rebelles!" Un soldat le frappa violemment à la tête avec un bâton. Francis cria: "Marie, ma Mère, on me tue! Je n'ai rien fait. Je n'ai rien à voir avec les rebelles!" Puis il est tombé à terre, mort.

Au bout de quelques jours, son père aussi fut tué.

Auparavant, le 9 novembre 1982, il avait écrit une lettre à un missionnaire:

"... Merci d'abord pour la lettre du 14 octobre dernier, nous encourageant à ne pas nous fatiguer de rappeler que c'est par la communion que nous obtiendrons la paix, l'amour et l'unité. Nous avons parlé de cela à nos collègues les professeurs et certains d'entre eux ont déjà changé d'attitude. Quelques-uns qui n'étaient jamais allés à l’église, y viennent maintenant. Au cours de nos conversations, nombreux sont ceux qui découvrent que la communion et l'amour peuvent apporter l'unité et finalement la paix. Mais voilà la question: comment placer le Christ au centre de cette communion? Voilà ce que nous cherchons à transmettre à ceux que nous rencontrons. Les gens comprennent que l'union produit la paix, spécialement dans la situation dans laquelle nous vivons. Cependant, comment réaliser l'union? "Encouragez-vous les uns les autres alors qu'il fait encore jour", est notre slogan. Tout cela doit avoir le Christ au centre.

Nous vous demandons de prier pour nous, Père. Nous partons aujourd'hui pour les vacances, chacun rentre chez soi. Il y aura moins de rencontres, mais ce qui a été semé en nous, c'est cela que nous donnerons.

La situation est en train d'empirer. Priez pour nous et priez pour les gens que nous rencontrerons, afin qu'on puisse comprendre que ce n'est que par le Christ que nous trouverons la paix et la liberté. Veuillez nous excuser si nous n'écrivons pas souvent: à cause de l'insécurité, nous ne restons pas longtemps dans le même endroit. Priez pour nous et priez pour les gens que nous rencontrerons: qu'ils puissent comprendre que c'est à travers le Christ seulement que nous trouverons la paix et la liberté. Quand nous aurons le temps, nous vous raconterons l'expérience que nous ferons, surtout pendant nos vacances. Tout pour la gloire de Dieu. Votre Francis Bakanibona".

 

Kakuhikire Serapion

 

Kerawobi Isaias

 

Kesia John

 

Kiwanuka Benedicto

Benedicto Kagimu Mugumba Kiwanuka était né à Kisawaba, dans le sud de l'Ouganda, le 8 mai 1922. Puisqu’à la fin de l'école secondaire, à l'âge de 20 ans, il ne disposait pas de moyens, il décida d’entrer dans l'armée. Il la quittera quatre ans plus tard, lorsque la vente de terrains hérités de son père père lui permettra de reprendre les études, d'abord à l'université de Rome, (Lesotho), puis de Londres. En 1947, il se maria avec Maxencia Zalwango, qui lui donna sept enfants.

Muni de son diplôme universitaire en droit, il débuta son activité d'avocat à Kampala, en 1956. Il s’interessa à la politique et aux luttes pour l'indépendance. Nommé président du parti qui rassemblait surtout des catholiques, le Parti Démocratique, il travailla à transmettre à ses membres l'esprit de discipline qui lui venait de ses convictions et de son expérience dans l'armée. Il était persuadé que le secret de la démocratie se trouve dans le respect de la loi et de la dignité de la personne humaine et de ses droits. À ses yeux, la démocratie africaine n'est pas différente de la démocratie européenne ou américaine, puisqu'elle s'appuie sur "les personnes et leur dignité, qui est la même partout, dans n'importe quel pays ou groupe ethnique", avait-il affirmé lors d'une conférence à l'université Makerere. Ces principes étaient à la base du "Manifeste" de son parti, destiné à motiver la campagne pour les élections de 1961, lesquels principes furent ceux qui lui assurèrent la victoire et, en même temps, le commencement de sa défaite. Jusqu'en 1966, le sud de l'Ouganda était sous le pouvoir de différents chefs traditionnels, dont le plus puissant était le roi Kabaka. Celui-ci avait bien compris que la création d'un pays uni et indépendant menaçait son autorité. Pour cela, quand les Anglais annoncèrent les élections en vue de l'indépendance, il défendit à ses sujets de voter. Kiwanuka, bien qu'originaire de la région du roi, ordonna aux membres de son parti de se rendre aux urnes. Il en sortit vainqueur: 43 sièges sur 78. Le 1er mars 1962, l'Ouganda salua son premier gouvernement indépendant. Benedicto Kiwanuka fut choisi comme Premier ministre. Six jours avant l'indépendance, la hiérarchie catholique publia une lettre pastorale exprimant ses meilleurs vœux pour la nouvelle nation.

Les vieux antagonismes entre catholiques et protestants firent bientôt leur réapparition et cela, malgré les invitations au dialogue des responsables de l'Église catholique et anglicane : "Il est grand temps que la rivalité du passé soit oubliée. Nous devons nous occuper de l'avenir: au lieu de souligner les différences qui nous divisent, nous devons nous tourner vers les vérités que tous les chrétiens ont en commun".

Ni les Anglais, qui appuyaient un candidat protestant ni le Kabaka, qui considérait Kiwanuka comme un traître à la cause des Baganda, ne se plièrent à la volonté de la majorité. Pour des prétextes absurdes, les Anglais invalidèrent les résultats et imposèrent un deuxième tour. Le parti rival de celui de Kiwanuka, l'UPC (Uganda People's Congress), présidé par Milton Obote, défait aux premières élections, s'allia au Kabaka et gagna le pari.

Nommé Premier ministre à la place de Kiwanuka, Obote entreprit des démarches destinées à transformer son parti en parti unique. Kiwanuka invita le DP à s'opposer fermement aux dérives dictatoriales d'Obote et se déclara "prêt à risquer sa vie pour la liberté d'expression et d'association".

Malgré les menaces et les intimidations dont il était la cible, il considérait comme étant de son devoir de parler et de critiquer un gouvernement qui, au lieu de résoudre les problèmes, poursuivait une idéologie socialiste creuse, exploitant les divisions ethniques et exaltant le rôle de l'armée dans la vie du pays. Avocat toujours brillant, Kiwanuka devint le défenseur de ceux que le régime et ses laquais tracassaient sous prétexte qu’ils étaient des ennemis de la nation. Il fut arrêté une première fois en septembre 1969: les autorités n'avaient pas apprécié les critiques du Democrat, le journal du parti de Kiwanuka. Le procès intenté contre lui prouva combien Kiwanuka était connu et aimé de la population. À l'entrée du tribunal, ses supporteurs scandaient: "Comme leader il excelle, comme avocat il est le meilleur, son habillement est le plus chic, la majorité est avec lui!…" Il fut acquitté de toutes les charges dont on l’avait accusé. Cependant il était conscient que ce n'était qu'une trêve. En effet, Obote était plus que jamais décidé à neutraliser toute forme d'opposition. L'opportunité lui fut offerte en octobre 1969, lorsque à la sortie du stade Lugogo, quelqu'un lui tira une balle, le blessant légèrement.

La police procéda à de nombreuses arrestations, surtout dans les cercles politiques. Kiwanuka aussi fut mis en prison. Il y resta toute une année. Une expérience "terrible, dans une chambre de huit pieds carrés. Une vie de total isolement et sans communication avec l'extérieur».

Le 25 janvier 1971, Idi Amin s'empara du pouvoir. Deux jours après le coup, il ordonna la libération de Kiwanuka et de tous les autres prisonniers politiques. Les propos du nouvel homme fort, promettant paix, unité et démocratie, semblaient garantir un avenir radieux pour le pays. Kiwanuka encouragea les siens à appuyer le programme d'Amin. "Tu sais, confia Kiwanuka à un ami, celui qui a signé l'ordre de mon arrestation a été le ministre des Affaires Intérieures, ancien secrétaire de mon parti, passé à l'opposition. Cependant, je ne lui souhaite rien de mal, c'est à Dieu de le juger".

Le 6 juin 1971, Kiwanuka était nommé chef de la Cour Suprême. "Vous avez une longue histoire de lutte pour la défense des opprimés. Nous avons cette confiance qu'avec vous, l'injustice et l'oppression disparaîtront de notre heureuse terre", dit Amin lorsque Kiwanuka prêta serment.

Quelques mois à peine suffirent pour révéler les intentions réelles d'Amin. En août 1972, il donna ordre à tous les Asiatiques de quitter le pays dans les 90 jours. Kiwanuka protesta contre cette mesure qu'il jugeait illégitime car c'était des citoyens ougandais, et qui ne devait pas entraîner la confiscation sans compensation, de tous leurs biens. Un autre épisode qui mit le dictateur en colère concernait Donald Stewart, un homme d'affaires anglais, arrêté et emprisonné par des militaires, sans inculpation. Aucun avocat de Kampala n'avait accepté de se charger de sa défense. Kiwanuka le fit, malgré les conseils des amis et les menaces venant d'en haut. Kiwanuka prenait désormais des décisions qui ne correspondaient certainement pas aux visées du tyran. Le 28 août 1972, un mois avant son arrestation, il avait libéré des prisonniers, sous caution: "Comme je l’ai souvent dit, avait-il expliqué, la police doit se réveiller et comprendre l'importance de la liberté des citoyens. Les gens ne peuvent être détenus que pour le temps absolument nécessaire". Le 8 septembre, Kiwanuka intervint dans le cas de Donald Stewart: "Les militaires de ce pays, dit-il, n’ont aucun pouvoir d’arrêter, quelles que soient les circonstances".

Un jour, il dit à un ami au cours d'une conversation à propos des avertissements qui se multipliaient: "Tu vois, je suis innocent et j'ai une famille. Cependant, je ne crois pas que j'ai le droit de quitter le pays pour me sauver. Non, je reste et je me confie à Dieu, comme je l'ai fait en d'autres occasions durant ma vie. Et j'ai toujours été content."

Sa fermeté ne pouvait manquer d'indisposer le tyran. Le 21 septembre 1972, après la Messe à la cathédrale de Rubaga, où il se rendait tous les jours, Kiwanuka partit au travail. Tout d'un coup, trois hommes armés de la SBR firent irruption dans son bureau. Ils saisirent le magistrat et après l’avoir traîné vers leur voiture, ils le conduisirent aux casernes de Makindye. Là, ils le déshabillèrent et le torturèrent. Il est mort, selon toute probabilité, le jour suivant. On ignore le lieu de son enterrement, s'il y en a eu. "La seule personne qui connaît le vrai secret du meurtre de Kiwanuka est Amin".

"B. Kiwanuka fut assassiné parce qu’il défendait les droits humains. Son apport courageux fait de lui un pionnier de la démocratie et des droits de l’homme en Ouganda. Et aussi, un martyr pour ces valeurs".

 

Latim Alex Alija

 

Masereka Kamabu Gregory

 

Mubiru Joseph

 

Oda Gaspero

 

Okelo Martin

 

Opwa Antoine Okelo

 

Rubanga Anyolitho Martin

 

Sika Stephen

 

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