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Que leur vie soit racontée |
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GUERRE CIVILE
À partir du mois d’août 1986, la région Acholi, au nord-est de l’Ouganda, a connu un mouvement de guérilla qui a bientôt bouleversé l’existence de beaucoup de gens. C’était le Mouvement de l’Esprit Saint, dirigé par Alice AUMA Abongowat Lakwena (Messager, en langue acholi), revendeuse de poisson à la gare ferroviaire d’Opit. En elle, que certains considéraient comme une sorcière et d’autres comme une prophétesse, de nombreux Acholi virent incarnées leurs aspirations, en particulier celle d’être libérés des tracasseries du gouvernement central et des razzias des éleveurs Karimojong. Les guérilleros de l’Esprit Saint se firent les protagonistes d’innombrables coups de main et d’attaques des villages, des paroisses, des écoles, des centres sanitaires et des casernes. L’armée d’environ dix mille hommes rassemblés par Lakwena fut défaite dans la forêt de Bugembe (Jinja) le 4 novembre 1987. Lakwena se sauva au Kenya, laissant à son père, Séverin, la tâche de reconstituer le mouvement. Un jeune homme qui affirmait être le cousin d’Alice, Joseph Kony, prit le relais en fondant l'Armée de la Résistance du Seigneur (LRA). À l’instar d’Alice, Kony faisait appel aux esprits et à la loi divine. La LRA ne contrôlait aucun territoire, mais était appuyé militairement et logistiquement par le gouvernement soudanais. Elle affirmait vouloir instaurer une théocratie basée sur les Dix Commandements, le 5è commandement «tu ne tueras point», étant mis en veilleuse. Le nord du pays a été ravagé par cette guerre: 100.000 morts; 30.000 enfants kidnappés pour être armés et participer à la guerre ou, comme les filles, transformées en esclaves sexuelles; près de deux millions de déplacés. Parmi les victimes de la LRA, de nombreux responsables des communautés chrétiennes, accusés de ne pas se rallier. Une longue liste d’innocents assassinés par ces rebelles surnommés les «coupeurs», car ils aimaient mutiler à la machette. Leurs opérations ont été définies ‘la pire forme de terrorisme’.
Acoka Anthony. Catéchiste à la Chapelle de Wang Opok. (Paroisse de Pajule, Arch. de Gulu) + 09.04.1988.
Adonga Quinto. Paroisse de Namukora. + Janvier 1993. 33 ans.
Akena Alfred. Chapelle de Kitgum Matidi. Paroisse de Kitgum + 1988.
Alana Genesio. Chapelle de Obolo Kome (Paroisse d’Atanga) + Août 1989.
Amone Michael. Chapelle d’Alim. (Paroisse de Pajule) + 09.04.1988. Il avait 35 ans.
Anywar Tiziano. Chapelle d’Apiri (Paroisse de Pajule) + 09.04.1988. Il avait 40 ans.
Lawoko Tarcisio. Paroisse de Palabek + 1999. 45 ans
Lokuda Agustino. Paroisse de Namukora + Février 1989. Il avait 40 ans.
Lokwiya Caesar. Chapelle d'Atede (Paroisse de la cathédrale de Gulu). + 1987
Lonyom Aldo. Paroisse de Madi Opei + Février 1987.
Luciula Pius. Chapelle de Goma (Paroisse de la Cathédrale de Gulu). + 1989.
Lukwang Valeriano. Paroisse de Namukora. + Juin 1998. 36 ans.
Nyeko Genesio. Chapelle Karutu (Paroisse d’Atyak). + 1992. 38 ans.
Obwona Benson. Chapelle de Lamin-Lawino (Paroisse d’Anaka) + 1997. 36 ans.
Obita Alfredo. Paroisse de Kitgum + 1997. 29 ans.
Obita Martino. Chapelle de Yiro (Paroisse d’Opit). + 1988. 45 ans.
Obonyo Agustino. Paroisse de Namukora + 1994. 42 ans.
Ocaya Inyasio. Chapelle d’Aleda (Paroisse d’Awach) + 1996. 42 ans.
Ocaya Tom (Okema). Chapelle de Pagik (Paroisse d’Awach) + mars 1990. 56 ans.
Ocola Donato. Chapelle de Pongdwongo (Paroisse d’Atyak) + octobre 1998. 40 ans.
Odoc Paul. Chapelle de Lituk (Paroisse d’Anaka) Arrêté et tué par les militaires. Il portait un crucifix et cela fut interprété comme preuve qu’il appartenait au Mouvement de l’Esprit Saint. Père de 5 enfants.
Odur Cesare. Chapelle de Patika (Paroisse de Padibe) +27 août 1992. 32 ans.
Odwong Francis. Chapelle de Bur Coro (Paroisse de la Cath. de Gulu). + 1997. 57 ans.
Odwong Severino. Chapelle d’Otok (Paroisse de Pajule) + 1991. 42 ans.
Ojara Celsio
Ojok Luijino. Paroisse de Patongo. + Avril 1991. 50 ans.
Okelo Joseph. Chapelle d'Ogwari. + 07.12.1988
Okelo Panfilio. Chapelle de Gunya (Paroisse d’Atyak) + 1991. 45 ans.
Okeny Alfonsio. Paroisse de Madi Opei. + Mars 1988. 52 ans.
Okeny Cesare. Paroisse de Pabo. + 1996. 28 ans.
Okongo Isidoro. Paroisse de Kitgum. + Août 2003. 45 ans.
Okot Aldo. Paroisse de Poranga.Catéchiste, 35 ans.
Okot Evaristo. Chapelle d’Opate (Paroisse d’Atanga). + 1988.
Okot Ferdinando. Paroisse de Lukome. + 1993. 56 ans.
Okot Ponsiano. Paroisse de Padibe. + mars 1991. 35 ans.
Okulu Nicholas. Paroisse d’Awach. + mai 1993.
Okumu Félix. Paroisse d’Atyak. + 1987. 40 ans.
Olam Kassiano. Chapelle d’Alero Cuku. (Paroisse d’Anaka).
Olanya Peter. Chapelle Lamin-Too et Cwero (Paroisse d’Awach) + Mai 1996. 42 ans.
Olyiedi Sigfredo. Chapelle de Koich Kalang (Paroisse de la Cathédrale de Gulu). + 1987.
Omony Mariano. Paroisse d’Atyak. + Mars 1998. 57 ans.
Ongom Anthony. Chapelle de Ghira Ghira (Paroisse d’Amuru) + 03.04.1996.
Ongom Tarcisio. Paroisse de Padibe. + Octobre 1999. 56 ans.
Opio Samuel. Chapelle de Ladur. (Paroisse de Pajule) + 1993. 34 ans.
Opiyo Fabiano. Chapelle de Koch (Paroisse de la Cathédrale de Gulu). + janvier 2005.
Oringa Marino. Chapelle de Paluker (Paroisse d’Atyak) + 1991. 42 ans.
Otim Mario. Paroisse de Padibe. + Février 1990. 33 ans.
Otoo Francis Luru. Chapelle de Pagen (Paroisse de Kitgum) + 1997. 27 ans.
Otoo John. Chapelle d’Agweng (Paroisse de Kitgum). + 1992. 52 ans.
Owiny Donato. Paroisse de Kalongo + Mai 1995. 45 ans.
Oyaka Joseph. Chapelle de Bidati (Paroisse d’Anaka) + 1988.
Oyo Francis. Paroisse de Kalongo + Février 1988. 31 ans.
Oyo Gaudensio. Chapelle de Kolo-Kolo (Paroisse de Padibe) + Mai 1993. 42 ans.
Paito John John, surnommé John Blue, était fils d'Aurelio Odai et avait fréquenté l’école primaire à Acholibur, une chapelle entre Kitgum et Pajule. Il se maria d’abord avec Carla Pio, protestante, qui lui donna deux enfants. Il en épousa une deuxième, Damari Amuku, protestante elle aussi. Elle lui donna trois enfants. Après un stage de formation à Jinja, il entra dans la police. Grâce à son salaire de policier, il prit une troisième femme, Aya. Papa Aurelio, catéchiste, n’approuvait pas les multiples mariages de son fils et il l'invitait à régulariser sa situation. John le promettait. Un beau jour, les choses changèrent. Il tomba malade et devint asthmatique au point qu’il dut quitter la police. Il rentra chez lui et reprit le chemin de l’église et de la prière. Il décida de rejoindre le groupe de l’action catholique où il trouva des amis qui l’encouragèrent à faire les choix auxquels il s’était toujours refusé. Il convoqua ses trois femmes et leur communiqua ce qu’il allait faire. Les deux premières femmes, Carla et Damari, acceptèrent sa décision et partirent. Elles trouveront, par la suite, l’occasion de se remarier. Selon la coutume Acholi, John garda chez lui le fils de Carla et les deux enfants de Damari, et assura leur éducation. Le 15.08.1964 il célébra son mariage chrétien avec Rufina Aya, qui demanda aussi le baptême, où elle prit le nom de Rufina. De celle-ci, John eut neuf enfants, deux garçons et sept filles. Avoir plusieurs femmes, de nombreux enfants et un grand troupeau de vaches, c’est le rêve de tout homme Acholi. Un contexte qui permet de mieux saisir la signification des démarches entreprises par John. Son âge et ses qualités suscitèrent petit à petit l’estime des chrétiens qui, un jour, lui proposèrent d’assurer la catéchèse à Acholibur, paroisse de Kitgum. Puisque l’asthme ne lui permettait plus de travailler dans les champs comme avant, il accepta. À Acholibur, il y avait des tensions entre catholiques et protestants. John fit de son mieux pour les apaiser et se consacra à la construction d’un lieu de culte pour les catholiques. Après avoir suivi un stage pour catéchistes à Gulu pendant deux ans, il fut nommé catéchiste au centre de la région, à Pajule où pendant de longues années, il devint le chrétien le plus consulté et écouté. Lorsque les autorités gouvernementales offrirent l’amnistie aux combattants du Mouvement de l'Esprit Saint qui acceptaient de rendre leur fusil, l’Eglise invita les gens à accueillir favorablement leur proposition et demanda aux paroisses et aux agents pastoraux d'en faire l’écho. Les rebelles les plus obstinés interprétèrent la démarche gouvernementale comme un piège pour les faire sortir du maquis, exiger la remise des armes et les arrêter. Ils décidèrent donc de punir ceux qui appuyaient l’initiative de Kampala. Le matin du 9 avril 1988, vers 6h30, un groupe de guérilleros fit son apparition dans la cour de la paroisse. Ils avançaient en chantant, frappant des mains et tirant des coups de feu. Ils entourèrent la paroisse. Entre autres forfaits, ils brûlèrent les habitations des catéchumènes. Ils attaquèrent le groupe des catéchistes réunis pour la rencontre mensuelle et les tuèrent à coups de bâtons et de machettes. Ils se rendirent ensuite chez John Paito dont la maison comprenant six cases et deux greniers, se trouvait à trois cents mètres de la paroisse. Ils le frappèrent sauvagement et obligèrent sa femme et ses fils à brûler leur habitation. Un neveu de John, Okelo, tenta de s’échapper. Ils le tuèrent sur le coup. John et les autres assistaient impuissants à la destruction de tous leurs biens. "Disons le rosaire, invita John, mettons-nous dans les mains de la Vierge Marie". Ses fils étaient tous là, autour de lui, et répondirent à sa prière. Entre temps, les rebelles pillaient la paroisse et les maisons environnantes. Soudain, un bandit s'approcha d'eux, chargé de son butin: "Et ces gens-ci, cria-t-il, à quoi bon les laisser ici?" "Tire sur eux!", répondit un autre bandit. Le premier tira un coup sur John qui tomba, foudroyé, dans les bras d’une de ses filles. "Et vous, dit le bandit aux autres - chargez sur vos têtes ces choses et suivez-nous". Toute la famille fut obligée de les accompagner et de transporter le butin. À un certain moment Santa, une des filles de John, dit qu’elle n’avait plus la force d’avancer et s’arrêta. Ils la tuèrent et jetèrent son corps derrière un buisson. Les prisonniers furent libérés deux jours plus tard. En suivant le chemin déjà parcouru, ils récupèrent le corps de Santa. Entre temps, à la paroisse, on procéda à l'identification des victimes. La fumée qui se levait encore des habitations brûlées et les horribles mutilations des cadavres, rendaient l'opération très difficile. On arriva à identifier d’abord le catéchiste Antoine Okelo, d’Acholibur, récemment marié; Tisiano Anywar, catéchiste; Boniface Oyaro (Yaru), catéchiste; le responsable d’une Chapelle, Okelo. Il y avait aussi le corps d’un pasteur protestant qui était arrivé le soir précédent et avait demandé hospitalité pour la nuit. On creusa à la hâte onze fosses. L'opération n'était pas encore achevée que les bandits réapparurent. Les gens s’enfuirent de tous côtés.
Wat-Oyero Saverio
Tolit Francis
Toopiny Jenaro. Paroisse de Pabo. + Septembre 1997. 30 ans.
Uma Gaetano. Paroisse d’Anaka. + 29.09.1991.
Valentino. Chapelle de Lela (Paroisse de Padibe). + Février 1997. 42 ans
Muhindo John Baptist Januario Il était né le 07 décembre 1974, à Kabuyiri, village de Kamasasa, dans le diocèse de Kasese, à l’ouest de l’Ouganda. Baptisé le 22 octobre 1975 à l’église catholique de Kabuyiri. Après l’école primaire à Nyakahya, il suivit un cours de charpentier et de menuisier à Kasese. En 1994, il célébra son mariage religieux. Chrétien actif et dévoué, il assurait l’enseignement du catéchisme et la coordination du mouvement du Renouveau charismatique de la paroisse. Il avait été choisi comme président du groupe Solidarité des Familles Chrétiennes de la communauté de Nyakahya. C’est là qu’il fut enlevé. Son épouse, Jane Nzabake, a raconté que ce soir-là, Muhindo était rentré tard à la maison. Il venait de commencer la prière du soir avec la famille, comme d’habitude, lorsque, vers 22 h00, on entendit des coups d’arme lourde en direction de la douane. Après avoir bien fermé la porte, Muhindo décida d’attendre. Puis il dit: «C’est mieux que nous nous éloignions d’ici». Ils furent tout de suite entourés par des rebelles de l’ADF, qui avaient des armes automatiques. Certains étaient habillés comme des Tabliques, membres d’une secte islamiste, d’autres en uniforme militaire. Muhindo, Masereka Selestino et Thérèse Biira, parents de Muhindo, furent conduits à la douane de Mpondwe où ils passèrent la nuit avec d’autres prisonniers, gardés par les rebelles. Le jour suivant, ils furent conduits à Kamirongo, en RD Congo, et ensuite à Buhira et Mirami où ils furent séparés et envoyés dans des camps différents. Les parents de Muhindo furent placés dans un coin de la forêt congolaise où ils restèrent trois ans. Muhindo et sa famille furent conduits à Kalemya et ensuite à Luseke, où ils restèrent plusieurs jours. Au camp de Luseke, Muhindo se chargea d’encourager et de consoler les réfugiés. Il était appuyé en cela, par le pasteur Sabuni, de l’Eglise d’Ouganda. Sa femme rappelle les réflexions émouvantes qu’il tirait de l’histoire de l’Exode et de l’amère expérience des Juifs dans le désert. C’était - expliquait-il - la situation critique qu’ils étaient en train d’expérimenter et à laquelle il fallait faire face avec foi. Les rebelles, qui étaient en majorité des musulmans, n’appréciaient pas son apostolat et lui intimèrent l’ordre de cesser de corrompre les gens avec ses histoires d’Ougandais perdus, comme les Juifs attendant la libération. Ils lui arrachèrent sa grande Bible de catéchiste. Muhindo continua à exhorter les gens avec une Bible de poche, qu’il avait cachée. D’après le témoignage de son épouse, il se retirait souvent quelque part pour prier et jeûner. Quand les surveillants se rendirent compte que, dans le camp, les enseignements et les prières perduraient, Muhindo et le pasteur Sabuni furent éloignés et menacés: ils devaient cesser toute activité religieuse. Ils ne cédèrent pas. Ils furent alors soumis à une stricte surveillance et finalement, un jour, ils disparurent. On fit courir la rumeur qu’on leur avait confié des tâches d’espionnage. Voilà, au contraire, ce qui s’est passé. Le 25 novembre 1996, deux semaines environ après leur arrivée au camp de Luseke, ils ont été tués avec une petite houe et enterrés ensemble dans une tombe où il y avait déjà trois corps. On leur avait demandé d’embrasser l’Islam, mais ils avaient refusé. En outre, ils avaient critiqué les méthodes des rebelles qui, pour vivre, se donnaient au vol et au pillage. Un témoin a pu entendre l’interrogatoire auquel les deux victimes avaient été soumises et le chant ‘Tembeya na Yesu’ (marchons avec Jésus) qu’elles avaient chanté lorsqu’on les conduisait vers le lieu de l’exécution.
Aleko. Paroisse d’Amuru. + 1999. Père de 4 enfants.
Odoki Alfred. Environ 20 ans. Chapelle de Pagen (Paroisse de Kitgum).
Odong Paul. Paroisse de Puranga. + 1993. .
Odong Quinto. Paroisse de Namukora. + 1991.
Okelo Cipriano Otoo. Paroisse d’Atanga. + 1988.
Okot Santo. Paroisse de Palabek. + 1989. .
Okumu Paul. Paroisse d’Atanga. + 1988? .
Oloya Basilio. Chapelle Oroko (Paroisse d’Awach) Disparu le 14 mars 2003. Plus tard est arrivée la confirmation qu’il avait été enlevé et tué. Il avait 50 ans.
Omoya Tarcisio. Paroisse de Kitgum (Omia Anyima) + 1998. 25 ans.
Otim Alfredo. Paroisse de Pajule. + 1994. 31 ans.
Otim Fred. Chapelle de Latigi. (Paroisse de Pajule) + 09.04.1988.
Otoo Lonjino (ou Luijino). Chapelle de Paiula. (Paroisse de Pajule). + 09.04.1988. Il avait 52 ans.
Oyaro (Yaru) Boniface, catéchiste. + 09.04.1988.
Lukwiya Matthew Au début du mois d'octobre 2000, à l'hôpital de Lacor (Gulu, Ouganda du Nord) c'est l'alarme générale. Ajok Christine, 20 ans, élève-infirmière, est la première à tomber malade et à décéder. La mort d'une deuxième infirmière et d'un médecin, jette la panique dans le personnel. Les analyses faites à Kampala et à l'étranger confirment le terrifiant soupçon: Ebola est arrivé. Après avoir expliqué à tout le monde la gravité de la situation, le docteur Matthew Lukwiya, directeur de l'hôpital, laisse aux médecins et aux infirmiers la liberté de rester ou de partir. À ceux qui décident de rester, il demande s'ils sont disposés à soigner les malades atteints du virus. "Je ne veux pas exposer au risque d'infection plus de gens qu'il ne soit nécessaire. Je vous appellerai s’il le faut; je vous serais reconnaissant si vous pouviez m'aider", dit-il. Grace Akullo se présente volontaire. 27 ans, née dans une famille profondément chrétienne, mère de deux enfants, elle est infirmière diplômée en octobre 1999. Grace passe la plupart de ses journées près des malades. Un soir, elle confie à une religieuse infirmière: "Je ne me sens pas bien". C'était le début de son calvaire. "Grace, la bataille ne fait que commencer, tu le sais, mais nous devons vaincre", lui dit le docteur. Malgré le traitement, son état empire. À une amie qui lui rend visite et lui suggère des mots de prière, Grace répond: "Béni soit le Seigneur, mon rocher". Elle demande l'onction des malades. Le docteur lui répète qu'elle ne doit pas mourir. La nuit du 17 octobre, vers 23h30, le docteur fait un dernier tour: «Grace, tu as fait de ton mieux, et nous aussi, pour combattre la maladie. Maintenant il ne nous reste qu’à mettre ta vie dans les mains de Dieu et accepter sa volonté, bien qu’elle paraisse incompréhensible… On s'occupera de tes deux enfants». La malade écoute, les yeux fermés. "Est-ce que tu m'as compris, Grace?", demande le docteur. Un léger mouvement de la tête indique qu'elle a compris. Elle le manifeste en murmurant dans un souffle: "Abba, Père…" Quelques semaines plus tard, c'est le docteur qui tombe malade. Né à Kitgum le 24 novembre 1957. Après l'Ecole de Médecine à l'université Makerere, Lukwiya avait fait une spécialisation en Pédiatrie Tropicale à Liverpool où, vu les brillants résultats de ses études, on lui avait proposé d'y rester comme professeu. Lukwiya refusa. D'ailleurs, il refusera toujours de s'expatrier en Afrique du Sud, en Europe ou au Moyen-Orient, ou même de travailler à Kampala, la capitale. Après avoir lancé l'alarme sur l'épidémie, il coordonne pendant deux mois le personnel sanitaire dans l'assistance aux victimes. "Je vous demande de suivre toutes les instructions que vous avez apprises. Nous avons un combat gigantesque devant nous… Vous n'avez pas idée de ce que vous représentez pour moi. Vos visages sont imprimés dans ma mémoire et dans mon cœur. Vous êtes ce que j'ai de plus précieux en ce moment-ci. Quant à moi, si j'abandonne maintenant, je ne pourrai plus revenir pour le reste de ma vie pour faire mon travail de docteur". Les décès se multiplient. Adapta Margaret, 42 ans, mère de dix enfants, infirmière; Ajok Simon, infirmier. Aol Monique, 22 ans, élève infirmière; Ayello Daniel, 24 ans, élève infirmier. À l'enterrement de Sœur Pierina Asienzo, 45 ans, de la Congrégation diocésaine des Petites Sœurs du Cœur Immaculé de Marie, anesthésiste et élève assistante sanitaire auprès de l'hôpital gouvernemental, le docteur a dit: "Nous avons connu des moments très difficiles: guerre, guérilla, pillage, destruction, épidémies et chaque fois nous avons été capables de répondre avec toutes nos énergies et de vaincre. Nous croyions que nous avions déjà vécu le pire: mais nous n'avions pas tenu compte d’Ebola. C'est un mal terrible… Cette épidémie m'a fait comprendre que la profession médicale est un appel de Dieu, et plus je vois les gens mourir, plus forte je sens cette vocation à consacrer ma vie aux malades. Quand nous choisissons cette profession, nous le faisons peut-être pour un prestige personnel, parce que nous sommes intelligents ou parce que nous voulons sauver des vies humaines. Quant à moi, j'ai fait mon choix, je ne ferai pas marche arrière. J'ai fait l'option d'être disposé à mourir pour les autres si nécessaire". Il ressentait profondément son dénuement face au monstre qui s'était installé dans la région. Comment lutter? Sur quoi s'appuyer? Sa foi - il était protestant, membre de l'Eglise d'Ouganda - l'aidait sans doute à ne pas baisser les bras. Le jour après la mort de Santina et d’Hélène, le personnel refuse de se rendre au travail. La situation est tendue, le docteur en parle avec une infirmière âgée: "Je n'ai jamais compris avec une si grande clarté l'importance du travail des membres de notre personnel. Ils sont capables de faire des choses extraordinaires s'ils sont motivés, encouragés, soutenus. Je me demande souvent si j'ai le droit de leur demander tout ça. Vous et moi, nous avons un certain âge. Nous avons atteint un niveau de maturité qui nous aide à comprendre pourquoi nous sommes ici. Mais eux, ils sont si jeunes! Vous ne pouvez pas imaginer combien je sens le fardeau de cette responsabilité". Vers la fin de novembre, il enregistre des symptômes étranges. Les analyses confirment que c'est du paludisme. Mais la persistance de la fièvre impose d'autres recherches. La réponse du laboratoire est claire: "Ebola". C'est à lui maintenant de s'aliter et de se soumettre au traitement. Il parle avec difficulté, sa voix est faible, son visage reflète une souffrance extrême. "Je suis prêt à tout - dit-il au Dr. Yotti. Mais, s'il te plaît, je voudrais être le dernier à mourir d'Ebola". Malgré l'assistance de ses collaborateurs et même des experts de l'Organisation Mondiale de la Santé, son état s'aggrave. Il veut voir un avocat, pour dicter ses dernières volontés. Il appelle son épouse et sa mère: ensemble, ils prient. C'est la fin. Il s'éteint la nuit de mardi 5 décembre 2000.
LES MARTYRS DE PAIMOL David Okelo et Jildo Irwa
Les missionnaires Comboniens reçurent l'autorisation d'entrer en Ouganda en 1910. Six ans plus tard, ils donnèrent le baptême aux premiers catéchumènes. Faisaient partie du groupe David et Jildo, âgés respectivement de seize et treize ans. Après avoir complété leur préparation au baptême, tous les deux demandent de fréquenter l'école qui forme des catéchistes pour les villages éloignés de la paroisse centrale. Une fois leur préparation terminée, David et Jildo s’attendent à être engagés. Ce moment arrive bientôt. Antoine, catéchiste à Paimol et beau-frère de David, décède brusquement, victime, selon toute probabilité, de la famine qui fait rage dans la zone. Le curé de la paroisse de Kitgum, P. Gambaretto, refuse de le remplacer: «J’avais peur que la famine et la violence qui l’accompagnait ne fassent d’autres victimes», écrivait-il plus tard. Un jour, David se présente auprès du curé «Qui remplacera Antoine?», lui demande-t-il. «Je n’ai personne», répond le prêtre. Le jour suivant David revient avec Jildo: «Père, dit-il, si tu es d'accord, nous pourrions aller ensemble à Paimol». Le curé jette de l’eau froide sur l’enthousiasme des deux jeunes, en soulignant les difficultés qui les attendent et, surtout, leur jeune âge. «Venez demain, on verra», conclut-il. Le lendemain les deux jeunes se présentent avec une natte et une couverture. En les voyant, le curé répète qu'ils sont trop jeunes, mais Jildo réplique que David est suffisamment costaud et qu’ils travailleront ensemble. «Et si, là-bas, on vous tue?» Leur réponse est immédiate et simple: «Nous irons au ciel!» David ajoute qu’il est convaincu qu’Antoine, le catéchiste qu’il va remplacer, n’avait pas eu peur de la mort et qu’il était sans doute déjà au ciel. «Est-ce que Jésus n’est pas mort pour nous», dit-il en souriant. Ils sont décidés. Ne sachant plus que dire, le curé entre dans son bureau, prend un catéchisme, quelques petits livres et un rosaire et il les donne aux deux jeunes, avec sa bénédiction. Paimol, plus tard on l’appellera Wi-polo, se trouve à environ 70 km de Kitgum. Le chef catéchiste de la zone accompagne les deux jeunes. Ils sont bien accueillis par Ogal, le bras droit du sous-chef de Paimol. Les villageois leur assurent la nourriture; de leur côté, les deux catéchistes cherchent à rendre de petits services. Ils commencent aussi à enseigner la parole de Dieu, sous un arbre, à tous ceux qui expriment le désir de la connaître. Ils visitent les personnes âgées et les malades. De temps en temps, le curé et le chef des catéchistes passent leur rendre visite. Leur comportement inspire confiance et les parents envoient volontiers leurs enfants pour qu'ils apprennent la "Parole". Mais l’orage s’approche. La région de Kitgum a été annexée au Protectorat anglais en 1911-12, non sans difficultés, car les gens sont fortement opposés à toute domination étrangère. Les Anglais commencent bientôt à ouvrir des routes, à construire des ponts primitifs et des maisons de passage pour les fonctionnaires en visite. Ils s’attendent à ce que les gens apportent leur collaboration et ils remplacent les chefs traditionnels peu coopératifs par d’autres plus dociles. Ils ouvrent de petites écoles, surtout en vue de préparer du personnel pour l’administration et demandent aux missionnaires anglicans et catholiques de collaborer dans ce domaine. Les missionnaires savent que certains secteurs de la société sont allergiques à l’école obligatoire. En effet, les gens suspectent que la Waraga, l’école où l’on apprend à lire et à écrire, ne soit un piège dont ils ignorent le vrai but. Malgré l’opposition de quelques missionnaires qui voudraient se limiter strictement à l’évangélisation, les responsables de l’Eglise catholique acceptent le défi. Un jour, le commissaire anglais, à la suite des plaintes présentées par les gens, rétrograde le sous-chef de Paimol, Lakidi, en le remplaçant par un autre, appelé Amet. Conduit à Kitgum, Lakidi est gardé à vue pendant un certain temps; puis il récupère la liberté et peut rentrer à Paimol. Peu de temps après, au retour de la chasse, Lakidi refuse de partager avec Amet la proie l’autruche qu’il a tuée, selon la coutume. Une bagarre éclate et Lakidi se sauve dans le territoire de Karimojong. Là, il entre en contact avec des trafiquants musulmans, apparemment originaires de Somalie ou d’Ethiopie, qui se promènent armés. Ils acceptent de se rendre à Paimol et de donner un coup de main à Lakidi, contre Amet. Bientôt, ils expriment l'opinion que c'est à cause de la religion chrétienne introduite par les missionnaires que la famine et les épidémies ravagent la région. Et ils suggèrent qu'il faut les expulser. Cet avis est partagé par les chefs religieux traditionnels. Le soir du samedi 17 avril 1918, le chef catéchiste - comme d’habitude – frappe le tam-tam pour la prière du dimanche. Il est attaqué par un groupe de gens furieux, qui lui disent: «Tu nous as assez fatigués!» À son étonnement, car il avait fait cela depuis longtemps sans que personne n’ait protesté, ils rétorquent: «Attends et tu verras demain de tes propres yeux!» Plus tard, au cours du procès de béatification, des témoins affirmeront qu'à ce moment-là, quelqu'un avait invité les deux catéchistes à prendre la fuite, leur révélant que le groupe de Lakidi voulait les tuer. Ils avaient répondu: «Nous ne partons pas. Cette affaire se terminera comme Dieu veut. Nous ne sommes venus ici que pour enseigner la religion… S’ils nous tuent... Dieu est avec nous.» Ogal, qui au début avait hébergé les deux catéchistes dans sa parcelle, a déjà organisé le plan pour les tuer. Tout est prêt. Le jeune homme qui doit donner le premier coup à David s’appelle Ibrahim Okedi. À cause de cela, il sera surnommé plus tard Lunyomoi, le héros tenace (qui a poursuivi l'ennemi jusqu'à le tuer). Celui qui doit donner le premier coup à Jildo, s’appelle Opio. On lui donnera le sobriquet de Akadamoi, le héros qui a tué (beaucoup d'ennemis). Le 18 octobre 1918, vers minuit, les bandits attaquent la parcelle du sous-chef Amet. Après avoir mis le feu à la maison principale et avoir tué des gens qui y dorment, ils se dirigent vers l'habitation des catéchistes. Ils saisissent d’abord David et le traînent dehors. Jildo crie de toutes ses forces: «Au secours!». Puis il dit à David: «Ne te préoccupe pas, nous n’avons rien fait de mal». Mais les attaquants commencent à les déshabiller, malgré la protestation des gens qui disent: «Pourquoi tuez-vous ces enseignants? Ils n'ont rien fait de mal. Ils apprennent aux enfants». Les bandits conduisent alors les deux jeunes à l’extérieur de la parcelle; Ils frappent d’abord David de plusieurs coups de lance. Puis Opio enfonce sa lance dans la poitrine de Jildo. Celui-ci tombe, puis se lève toujours avec la lance enfoncée et fait quelques pas, pour retomber, sans vie. Les gens qui sont à l’intérieur de la parcelle entendent ses derniers mots: «Je meurs sans avoir vu ma mère». L’assassin de Jildo lui coupe la tête et, après avoir sorti de l’église un des livres utilisés pour le catéchisme, il le place sur le visage de sa victime et crie: «Lis maintenant les papiers que tu voulais nous faire lire»! Après l'attaque, les assassins s'éclipsent. Lakidi se réfugie sur les collines environnantes; les bandits étrangers, après avoir pris des femmes comme esclaves et avoir promis qu’ils reviendront, repartent vers le Karamoja. Puisque les deux jeunes gens qu'on vient d'assassiner sont des étrangers, on ne les enterre pas. Quelques jours plus tard, leurs corps sont traînés, à l’aide d’une corde, vers une termitière. Fait surprenant, ni les bêtes sauvages ni les oiseaux ne les ont touchés. De Gulu, le Capitaine Wagstuff, responsable du District, se précipite avec ses hommes à Kitgum où il arrive cinq jours plus tard. Avec les gendarmes locaux, il attaque les collines de Paimol où Lakidi et ses complices se sont cachés. Le siège dure 80 jours et des deux côtés périssent plusieurs hommes. Une épidémie de variole force les rebelles à sortir du maquis et à se rendre. Quatre des chefs sont condamnés et pendus, les autres rebelles sont retenus en prison et finalement libérés. Avant de mourir, Lakidi a demandé de devenir chrétien. "Je n'étais pas contre les catéchistes, mais contre les gens du gouvernement", dit-il au curé de Kitgum qui lui donne le baptême. Ce n’est qu’en 1926 que Mgr. Antoine Vignato, Préfet Apostolique de Gulu, alla personnellement receuillir les restes des corps de deux catéchistes, qu’il enterra dans l’église de Kitgum.
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