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Que leur vie soit racontée |
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Khartoum et Nouba "La politique du gouvernement du Soudan est pire que l'apartheid" avait dénoncé Mgr. Paride Taban, évêque de Torit, dans le Sud du pays. Dans une lettre pastorale adressée aux hommes de bonne volonté, l'évêque soulignait que les fondamentalistes musulmans "utilisaient la guerre, la terreur, la torture et la faim comme armes afin d'islamiser le pays par la force. Les Noirs africains du Soudan sont menacés d'extermination par les arabophones du Nord qui pratiquent l'esclavage". "Dans la seule journée du 24 décembre [1992], 6.000 habitants ont été massacrés dans le village d'Heiban... La liste que j'avais reçue faisait, quant à elle, état de 90 villages rasés... Les villages cités pouvaient abriter entre 700 habitants, comme à Timbera, et 10.000 comme à Omdureen... Le modus operandi est toujours le même: les soldats viennent de nuit avec des colonnes mécanisées, encerclent le village, tirent au canon sur les maisons, abattent les survivants, puis rasent les ruines avec leurs blindés. Ils laissent à chaque fois entre 400 et 700 personnes sur le carreau". Une nouvelle étude menée par le US Committee for Refugees a révélé que la guerre civile soudanaise a causé la mort d'au moins 1,9 million de personnes dans le Sud et le Centre du Soudan. Le rapport intitulé, "Quantifier le génocide au Sud Soudan et dans les monts Nouba: 1983-1998", estime que les 15 années de guerre civile ont entraîné la mort d'un Soudanais sur cinq dans le Sud du pays, et que plus de 80% des 5 millions d'habitants du Sud-Soudan ont été déplacés à l'un ou l'autre moment depuis 1983. "La perte massive en vies humaines au Soudan dépasse de loin le taux de mortalité enregistré dans n'importe quelle autre guerre civile au monde", affirme le texte. "Le gouvernement a commencé par brûler les églises. En août 1985, l’armée est arrivée et a brûlé l’église d’Uru Derdu. J’immune Teirua fut tué sur le champ. Le conseiller de l’église à Nur Hamoda, a été pris à Heiban et tué. Daud et Abbas ont été ont été pris et tués à coups de couteaux. De pareilles attaques aux églises chrétiennes étaient fréquentes dans la région des montagnes. La destruction d’églises était devenue un lien commun dans la guerre, à tel point que la plupart des gens interviewés par African Rights ne se souciaient guère d’en faire mention. Lorsque nous demandions si l’église avait été brûlée quand tel ou tel village avait été détruit, la réponse était toujours: "Naturellement".
Adlan Paul. Originaire de Hiban (Montagnes Nouba Est, paroisse de Kadugli). Hiban est une petite communauté chrétienne à trois heures de voiture de la paroisse. Font partie de la communauté plusieurs jeunes rentrés de Khartoum après l'apprentissage d’un métier. Dans la capitale certains d’entre eux ont suivi un cours de catéchèse et se sont préparés au baptême. Parmi eux, Paul, rentré à Hiban encore catéchumène et qui, avec d’autres collègues, ont démarré une coopérative. Paul est à la fois agriculteur et commerçant. La communauté l’a nommé conseiller. Son curé raconte: "En 1981, il vint avec un revolver qui ne fonctionnait pas. Je le regardai étonné: "Qu’est-ce que tu veux faire avec ça?" Il me répondit: "Je suis conseiller auprès de la petite communauté de Karga. Les activités sociales que nous poursuivons ne sont pas vues d’un oeil favorable par certains membres du comité islamique du village. Ils me veulent du mal. La route que je parcours traverse des bois souvent déserts. Cet engin me donne un peu de sécurité, même s’il ne marche pas. Je suis un homme pratique, je suis dans les affaires!" Puis il ajouta: "À Karga, après avoir prié, nous avons choisi comme catéchiste Zacharie, fils d’un pasteur anglican. Il a 25 ans, il peut nous guider. De temps en temps, il me dit: "Paul, fais attention. Un jour ou l’autre on va te tuer". Paul avait beaucoup contribué à la construction de l’église de Karga, en encourageant les chrétiens à collaborer et en engageant deux maçons de Teberi. Il avait tout récemment célébré son mariage religieux. "Si nous ne mettons pas le Notre Père comme notre première règle sociale, nous ne pouvons pas dire que nous sommes de vrais chrétiens", aimait-il répéter. Après avoir fait un stage d’infirmier à Kadugli, il avait débuté avec un petit dispensaire. L’église de Karga a été bénie officiellement par l’évêque en mai 1985. Cette même année, la rébellion s’installa dans la région des montagnes Nouba. Les militaires nordistes pourchassèrent tous ceux qu'ils soupçonnaient avoir des collusions avec les rebelles de l’SPLA. Une nuit, les militaires arrêtèrent trois hommes: deux musulmans et un chrétien, Paul. Craignant la réaction populaire, ces hommes armés évitèrent de les conduire à Hiban. Après les avoir ligotés à des arbres, ils les torturèrent dans le but de découvrir leurs liens avec la rébellion. N’ayant abouti à rien, ils les tuèrent. Paul cependant ne fut pas exécuté tout de suite. Les militaires espéraient en savoir plus et ils le torturèrent davantage. A la fin, on lui coupa la gorge, "comme mérite un infidèle". Les premiers passants trouvèrent le lendemain Paul couvert de sang, mais encore vivant. Il est décédé quelques heures plus tard. On l’enterra à Karga, à côté de l’église que lui-même avait bâtie.
Hesen Rahman
Gabriel (de Kerker)
Kon Benjamin. Originaire de Wau, du groupe Jur. À El Obeid où il avait émigré, Kon Benjamin apprit la couture et suivit le cours pour catéchistes. Au début des années 1980, il se transféra à El Daein où la récolte annuelle des arachides attire des milliers de gens du Sud. Une fois les travaux terminés, la plupart de ceux-ci retournent au Sud. A El Daein ne restent que des ouvriers domestiques et des transporteurs d’eau. Parmi ces immigrés, il y avait des chrétiens qui, sur un terrain donné par une famille musulmane, avaient bâti un lieu de prière. Ils choisirent Benjamin comme leur catéchiste. Pendant la journée, il travaillait sur sa petite machine à coudre et, le soir, il dirigeait un cours d’alphabétisation et enseignait la prière. Lorsque à Nyala, à 200 km d'El Daein, furent organisés des stages de formation pour candidats catéchistes, Benjamin y contribua d'une manière remarquable, à cause son expérience et son dévouement. À la fin du stage, il prépara les gens au sacrement de la réconciliation. Voyant que certains ne se montraient pas trop enthousiastes, "nous ne devons pas avoir honte de nous confesser", les encourageait-il. Benjamin était très actif, d'un tempérament joyeux, entretenant de bonnes relations aussi bien avec les gens ordinaires qu’avec les autorités. Le curé lui avait fait cadeau d’un âne que Benjamin avait confié à un vendeur d’eau, et cela lui permettait d’arrondir les angles de son salaire de couturier. La région d’El Daein est habitée par une population arabisée, les Rizeigat. La coexistence avec les immigrés saisonniers du Sud avait été bonne dans le passé. Ce ne fut qu’avec l’éclatement de la guerre au début des années 80 que la situation s’envenima. L’animosité contre les Sudistes explosa, surtout quand on a appris que, dans les régions du Sud, les militaires arabes subissaient des défaites face aux autochtones. Voici le récit de la tragédie de la mort de Benjamin. Deux professeurs de l’Université de Khartoum, qui ont pu interroger des rescapés et des témoins d’El Daein ont écrit ce qui suit: "El Daein est un centre d’environ 60.000 habitants, la plupart des Rizeigat. Avec la guerre et les razzias effectuées par les milices Messiriya et Rizeigat, beaucoup de Dinka s’étaient réfugiés à El Daein. Un recensement fait par une organisation islamique en 1986 avait relevé que les Dinka étaient 16.970, sans compter les enfants. Le massacre a commencé au soir du vendredi 27 mars 1986, quand les Rizeigat attaquèrent l’église où un groupe de Dinka était en prière. Ils les y frappèrent sans quartier, puis se dirigèrent au quartier de Hillal Fog, au sud-est de la ville, principalement habité par les Dinka ils s’y livrèrent à un véritable carnage, empêchant même les pompiers alertés d’approcher des lieux et poursuivant cette chasse à l’homme jusqu’au poste de police. Pour leur part, les policiers suggèrent aux traqués de se rendre au quartier de Hillat Sikka Haddid, non loin d’une gare de trains afin de prendre place à bord des wagons de marchandises qui y passeraient vers 7 heures du matin. En un clin d’œil, 6 ou 7 wagons furent remplis, dont deux étaient en bois. Ceux qui ne purent trouver place rentrèrent au poste de police. Les Rizeigat ne se crurent pas vaincus pour autant. Ils étaient à la gare, plus nombreux encore, et sillonnaient toute la cité en véritables conquérants. Tout, entre leurs mains devenait armes pour abattre les Dinka: bâtons, pierres, lances, épées, machettes, fusils, kalachnikov, vieux matelas usés, paille, bidons de mazout, sacs vides et nattes en paille imbibés d’essence… Même les chevaux furent utilisés pour cette basse besogne. Le poste de police ne fut pas épargné. Pour les Dinka, le calvaire était trop horrible: les assaillants étaient partout, impossible de leur échapper. Et partout, il y avait le feu, la fumée … Que des morts! Que des morts!... Partout, dans la ville, les Dinka qui cherchaient à fuir ou à se cacher, furent poursuivis et tués. Des médecins de l’hôpital témoignent : un patient Dinka fut arraché de son lit et tué. Un autre, blessé, qu’on transportait à l’hôpital, fut tué dans la rue; des centaines de femmes Rizeigat stationnaient devant l’hôpital pour empêcher l’entrée aux blessés. Le massacre se termina à 18h00, le samedi 28 mars. Lorsque les Rizeigat ont commencé à attaquer le train, (le catéchiste) Benjamin est allé avertir la police. Bien que Jur, il ne pouvait pas rester indifférent au sort des Dinka. Et pour avoir défendu leur cause, son corps a été retrouvé sans tête. Celle-ci, hissée sur la pointe d'une lance, fut promenée dans toute la ville.
Taban Marc
KHARTOUM
Makuee Shir Marko
Taha Mohamud Mohamed Né en 1908 à Rufaa, village du Blue Nile. Son grand-père avait été "émir" pendant la révolution mahdiste (1881-1898). Taha était ingénieur agronome et dans les années '30, il a travaillé dans le projet de la Gezira, pour la production du coton. Partisan de la circoncision pharaonique (excision et infibulation pour les femmes), interdite par les autorités anglaises, il avait été arrêté et emprisonné pendant deux ans pour avoir participé à une manifestation de soutien d'une femme accusée d'avoir pratiqué l’excision. Plus tard, il alla habiter à Omdurman, où il commença à diffuser ses idées qui n’étaient pas conformes à l’enseignement traditionnel. Taha affirmait que l’Islam vrai avait été révélé à Mahomet à La Mecque (610-622). Par cette révélation, Dieu avait voulu donner aux idolâtres arabes une voie sûre pour Le connaître et faire le bien, sans imposer des lois restrictives et des sanctions corporelles. À Médine, au contraire, Mahomet aurait fixé des normes coercitives contenant beaucoup de sanctions, et cela dans le but de faire plier ceux qui rejetaient son message. Cette dernière révélation aurait gelé la révélation primitive, la vraie. Le vingtième siècle, disait Taha, est le temps de la deuxième mission de Mahomet: ramener l’Islam à son esprit originaire, qui ne s’accommode pas seulement aux cinq "piliers" : prière, aumône, jeûne, pèlerinage, guerre sainte, mais sur l’amour de Dieu et du prochain, sur le progrès spirituel. La prière faite de formules, d'inclinations et de prostrations a le but d’inculquer la crainte de Dieu et d’éloigner le mal. Mais celui qui possède la rectitude morale - c'est-à-dire celui qui se conduit bien - n’a pas besoin de ces formules extérieures. Au fond, Taha attaquait l’Islam traditionnel, en le considérant comme une trahison du vrai Islam. Les ulémas, gardiens de l'orthodoxie, se levèrent contre Taha, l’accusant d’apostasie, passible de la peine capitale. Deux professeurs d’Omdurman, Al Amin Daud Mohammed et Hasan Moh. Zaki, l’accusèrent "d’opinions destructives", et "d’avoir fondé un parti" (peut-être le parti Républicain, qui se présenta aux élections de 1953 et puis disparut) et de "faire des disciples". Des accusations et des protestations adressées au Ministère des Affaires Religieuses de Khartoum arrivèrent aussi de l’Université El Azhar d’Arabie Saudite. Celle-ci refusa le visa à Taha désireux de se rendre en pèlerinage à La Mecque. En 1973, les Frères Musulmans soudanais, regroupés dans le National Islamic Front, arrivèrent au pouvoir et imposèrent à Nimeiri de décréter la sharia. En 1984, Taha distribua un dépliant invitant le gouvernement à abolir la charia et, au lieu de faire la guerre, à dialoguer avec le Sud. Le titre du dépliant était: "Ceci ou le déluge". Les fondamentalistes ne pouvaient pas accepter un défi pareil. Le 8 janvier 1985, le juge Ibrahim Hasan Al-Mahallawi condamna à mort Taha et quatre de ses disciples. Au tribunal, furent lues les lettres de condamnation envoyées par El-Azhar, le Conseil Islamique mondial et les Ulémas soudanais. En appel, le juge Al-Mukashfi Taha Al-Kabbashi, un jeune Frère Musulman récemment diplômé, confirma la sentence "Pour crime d’hérésie et d’opposition à la sharia". La même cour ordonna la destruction de tous les livres de Taha. À propos de l'imposition de la sharia, Taha avait écrit: "Cette loi humilie le peuple soudanais: les amputations et les coups de fouets trahissent le vrai message de la religion de Mahomet". Arrêté et torturé, il ne perdit jamais sa sérénité. "Malgré ces tribulations, je reste fidèle à ma lutte", disait-il. Un ancien prisonnier raconte: "Le 5 janvier 1985, je fus arrêté et enfermé dans une chambre où se trouvaient des commerçants accusés de fraude. Un monsieur âgé, très distingué, s'approcha pour me saluer. C'était le professeur Mahmoud M. Taha. Au cours des heures suivantes, je pus comprendre le bien-fondé de l'estime dont il était entouré. De temps en temps, il priait en silence dans un coin de la chambre. Il partageait avec les prisonniers la nourriture que les étudiants universitaires, ses élèves, lui apportaient. Il discutait avec les commerçants : "Maître, pourquoi tu ne pries pas avec les gestes des bons musulmans?" lui demandaient-ils. Il répondait: "Vous parlez de prière, vous qui avez le cœur noir comme le charbon que vous vendez au marché? La prière ne peut venir que d'un cœur droit". "Maître, on te condamnera pour ce que tu dis". "Je suis prêt à donner ma vie". Pendant la nuit, le professeur m'adressa la parole trois fois. À un certain moment, il m'offrit une chaise, la seule disponible. "Qu'est-ce que vous pensez de mon histoire? me demanda-t-il. Vous croyez que je suis dans le juste?" "Oui, professeur. Je partage ce que vous dites de la prière, de la liberté et des droits humains". Le jour suivant, on me transféra dans un autre cachot. "Prie pour moi", me dit-il avant de nous séparer". Il fut exécuté le 17 janvier 1985 à la prison centrale de Kobar, "devant une foule évaluée à plusieurs milliers de personnes. A dix heures précises, le bourreau enroule la corde autour du cou du condamné et pousse, d’un coup de pied, l’escabeau. Pendant dix minutes, le corps de Taha se balance dans le vide. Puis, un médecin légiste vient constater la mort". Les quatre disciples furent acquittés, parce qu’ils s’étaient rétractés. En novembre 1986, une commission présidée par le Procureur Général déclara que la peine de mort appliquée à Taha, avait été prononcée "du fait de la corruption et de l'illégalité". La famille de Taha poursuivit en justice le président Nimeiri et ses conseillers pour meurtre et demanda qu’il fût proclamé "martyr". Mais la démarche n’a pas abouti.
SOUDAN SUD
Abraham Francis
Mufighi Baptiste. C’est à partir du village de Kayango qu’en 1904 commença l’œuvre d’évangélisation dans la région du Bahr el Ghazal. Trois ans plus tard, le 28.2.1907, les premiers baptêmes ont été administrés. Parmi les sympathisants qui fréquentaient les rencontres organisées dans les villages (Bringi, Konogo, Ngoba), il y avait une femme qui menait une existence triste. Son mari l’avait abandonnée et était reparti à son village d’origine, dans les environs de Deim Zubeir. Elle emmenait aux réunions son petit garçon, Mufighi, à qui elle enseignait les prières une fois rentrés à la maison. (1909-1910). Mufighi reçut le baptême en 1915 et prit le nom de Baptiste. Il était attiré par la parole de Dieu et poussé par le désir de la communiquer aux autres. Il fréquenta l’école de Kayango et s’inscrivit au cours de catéchèse. Aux débuts de 1923, il fut affecté comme catéchiste à Deim Zubeir, centre d’une certaine importance, siège du Mamur et lieu de réunion des chefs des villages environnants. Mufighi sera l’évangélisateur de Deim Zubeir. Il y eut tout de suite des réactions négatives de la part de la communauté musulmane, qui ne voyait pas d’un œil favorable la présence d’un catéchiste chrétien. Le responsable de Deim Zubeir, Taaban, lui ordonna de fermer l’école ouverte par la mission sous peine de prison, décida le départ des élèves vers leurs villages d'origine. Mufighi répliqua : "S’ils méritent la prison, je la mérite moi aussi". Le cas fut résolu par le gouverneur, Major Wheathey, en faveur de Mufighi : "Le catéchiste est un maître : en effet il apprend à lire et à écrire et il enseigne de bonnes choses à vos enfants", telle fut sa sentence. La plupart des auditeurs de Mufighi étaient des Ndogo, la tribu de son père, et des Kresh, la tribu de sa mère. Parmi ces derniers il trouvera aussi la femme qu’il épousera, Assunta Adikere Banda. Ils eurent de nombreux enfants, dont huit moururent en bas âge. A ceux qui lui proposaient d'aller consulter le devin, il répondait: "Je ne crois que dans la Divine Providence". Avec le temps, d'autres catéchistes s’ajoutèrent, dont le plus actif fut Mario Jima. Et cela jusqu’au mois de mars 1946, lorsque Mufighi décida de prendre sa retraite. Pendant trente ans, Deim Zubeir a vu la permutation de plusieurs missionnaires: "Un seul est resté, Baptiste Mufighi", disait-il en souriant. Il jouissait d'une petite allocation. Cependant, lorsqu’il pouvait se libérer du travail des champs, il enseignait le catéchisme à des groupes d’adultes. On peut dire que la communauté chrétienne avait grandi grâce à son infatigable apostolat. Il avait formé presque tous les chrétiens de Deim Zubeir. En 1953, il reçut du Pape Pie XII la médaille de l'Ordre de Saints Grégoire et Sylvestre. Les Nordistes comprirent vite le rôle important que Mufighi jouait dans la communauté catholique et se proposèrent de l’abattre. D’abord en cherchant à le corrompre, puis par l’intimidation et finalement, par la violence manifeste. Il fut menacé plusieurs fois, convoqué au bureau, soumis à de longs interrogatoires sur la mission, son travail, le contenu de sa prédication le dimanche et ses relations avec les gens. Il répondait qu’il avait fait ce travail depuis longtemps et qu’il ne comprenait pas pourquoi il ne le ferait pas. On le soupçonnait aussi d’être en relation avec les rebelles. Il est vrai que ces derniers avaient tenté plusieurs fois de le convaincre de récolter de l’argent pour leur mouvement, mais Mufighi s’y était toujours opposé, ne voulant pas compromettre la mission. Sa foi était inébranlable. D’autre part, les commandants de la garnison locale convoitaient vainement les deux filles de Mufighi et cela fut sans doute l’une des raisons de l’hostilité des militaires et des tracasseries sans fin. En janvier 1964, ceux-ci découvrirent des mouvements de révolte parmi le Belanda (Bviri). Mufighi fut accusé d’être des leurs. Un dimanche, lors de la prière à l’église, Mufighi exhorta les fidèles à être forts, car "l’heure était mauvaise". On plaça un policier à chaque porte pour qu’il n’échappa pas à la sortie. Il fut conduit au bureau, où il a dû expliquer une fois de plus le contenu de son enseignement. Le 17 février à 22h00, deux militaires se présentèrent, en l’invitant encore une fois au bureau. Avant de quitter sa parcelle, il se rendit à la case où dormaient ses filles aînées. Il leur recommanda de ne pas renier leur foi: "Plutôt que de trahir le Christ, laissez-les vous tuer", dit-il. Et il ajouta qu’il allait vers la mort. Au bureau, il fut interrogé et torturé. Le matin suivant, son corps fut jeté tout nu dans la cour de la caserne. Le crâne était défoncé, le corps avait des blessures partout, dont une très profonde à l’estomac. On lui avait fait subir une mort atroce: yeux, oreilles, nez, bouche et les autres cavités étaient bourrés de poivre de Cayenne. La famille fut avertie que le corps de Mufighi se trouvait à la caserne. Pour l’obtenir, elle dû payer six sterling. Il ne leur fut pas permis de l’enterrer dans le cimetière et toute manifestation de deuil fut interdite. On l'enterra tout près de sa maison.
Tombe Tongun Lodu
Juma Sabun Mariano
Loku Louis Paul
Yohanna Abdallah
Oduho Marino et Heneriko Efuk
Utu Celina et Kristina
Maria Utar Fahal
Oromo Egidio
Martyrs de Melut
Yohanna Tia. Il est né en 1965 ou 1966, dans le petit village de Dimadingo, dans les montagnes Nouba. Il était encore bébé lorsque sa mère décéda et il fut élevé dans la famille de la sœur de sa mère, une famille aisée, qui possédait plus de 250 têtes de bétail. En compagnie de ses cousins, Yohanna dut bientôt s'occuper du troupeau familial. Il commença à s'associer aux chrétiens qui priaient à l'église du village. Surtout le dimanche, ce qui lui valut des ennuis de la part de son oncle, qui suivait la religion traditionnelle et qui ne voulait rien savoir des jours "fériés". Yohanna fut sévèrement réprimandé et battu. Un jour, il décida de partir à Kadugli, où il avait d’autres parents. Il y apprit l’arabe et l’anglais. Puis il passa à Hilla Eljadida, dans les environs de Wad Medani où il avait aussi des parents et des amis. Il s'engagea aussitôt dans la vie de la petite communauté chrétienne, en visitant les malades et en expliquant la Bible au service du dimanche, en arabe. Son sermon, fort simple et enrichi par de nombreux chants, était traduit dans les deux langues des Nouba, le baram et l’ongolo. Puisque la communauté grandissait, Yohanna demanda aux autorités le permis de construire une petite église à Moly, endroit renommé dans des assassinats, la prostitution et le vol. Cependant, les prédications de Yohanna furent bénies par de nombreuses conversions. Cela suscita l’animosité des responsables de la communauté musulmane, qui commencèrent à l’intimider et à l’accuser de prosélytisme. Malgré les menaces, Yohanna ne s’avoua pas vaincu. Les progrès évidents de la communauté chrétienne le persuadèrent qu’il devait lui aussi approfondir ses connaissances. Entre 1985 et 1988, il fréquenta l’Ecole Biblique de Gereif, au Sud de Khartoum. Son ministère s’enrichit. Dans ses enseignements antérieurs, c'était le chant qui prédominait. Maintenant c’était à l’explication de la Parole de Dieu qu'il consacrait le plus de temps. Il évangélisait aussi les villages autour de Moby (Subiman, El Wad et Shafie) et préparait de nouveaux ministres. Aimé de tous et admiré pour son engagement et sa générosité. Il ne demandait rien et il dormait n’importe où, à même le sol. En 1993, la police commença à l’inquiéter, l'accusant de trois crimes: "de convertir les musulmans, de distribuer gratuitement des livres chrétiens aux musulmans et d’appartenir à la rébellion". Des accusations sans fondement, que Yohanna démonta l’une après l’autre. Il n’avait rien fait pour forcer les gens à suivre ses enseignements. "Je ne suis jamais entré dans une mosquée pour faire des prosélytes. Je n'ai jamais dit quelque chose contre les musulmans ou leurs mosquées. Ma tâche est de prêcher la parole de Dieu aux gens, pour leur salut. Je n’ai jamais donné des Bibles gratuitement aux musulmans (c’est un crime au Soudan, n.d.r.). On les vend. Si vous donnez un coup d'œil à la première page de chaque livre, vous pouvez voir le prix affiché… Le livre et le message sont pour tout être humain. Quand est-ce que j’ai parlé contre les musulmans ou dans leurs mosquées ? Prouvez-le!" Le chef de la sûreté lui hurla finalement l'accusation la plus grave: qu'il appartenait à la rébellion. Yohanna nia toute implication: "Quand-est-ce que j'ai mal parlé du gouvernement?" demanda-t-il. "Vous n'avez aucune preuve." La police ne disposait pas de preuves et le relâcha. Bien que conscient des dangers réels, il visita les communautés évangéliques dans les montagnes Nouba, abandonnées depuis des années et menacées de destruction de la part des militaires et des milices Baggara. On lui octroya un permis de deux mois. Il visita les communautés de Toroji et Dar Baram. La police le suivait de près dans tous ses mouvements. Le 21 décembre, il fut arrêté de nouveau et soumis à un interrogatoire toute la journée. Son comportement changea: il était devenu triste, contrairement à son tempérament d’une gaieté qui ne le quittait jamais. Aux responsables de la communauté de Baram qui ne cessaient de lui poser des questions, il se refusa à toute réponse. Au contraire, durant les deux jours de sa garde-à-vue, il ne se nourrissait de rien d’autre que de la prière. Pendant ce temps, dans les montagnes, les militaires s’activaient à persécuter les communautés chrétiennes. Ils se sont d’abord attaqués au village d’Ongolo, où ils ont frappé 28 personnes, l’une après l’autre, avant de brûler l’église. Le 23 décembre, ils rééditeront leur odieux exploit en brûlant celle du village de Teis. Yohanna prit la décision de se rendre une fois de plus à Toroiji pour ordonner des anciens. Au matin de la veille de noël 1966, il monta à bord d’un véhicule avec 12 autres passagers. Ils quittèrent Baram à 9h00 à destination d'Ongolo. Arrivé à un endroit où l’herbe avait été brûlée, ils virent surgir un groupe de soldats. Etait-ce des rebelles Anya-nya ou des militaires de Khartoum? On ne le saura jamais. Peu importe! Toujours est-il que ces hommes en uniforme ont ouvert le feu contre les passagers qui se trouvaient à l'arrière du véhicule. Yohanna et une femme enceinte sautèrent du camion. Yohanna se mit à courir. Ils tirèrent sur lui, directement. Une balle le frappa au dos, traversa l'estomac et sortit devant. Une deuxième lui brisa une main. La femme fut aussi atteinte, mais pas gravement". Malgré le secours qu’il reçut de la part des gens d’Ongolo, il décéda le 24 décembre 1996, à 15h30. Il fut enterré le soir du même jour".
Pendant la première guerre en 1965-1966, des soldats arabes tuèrent plusieurs personnes dans la région de Raga, même des enfants, en les prenant par les pieds et frappant leur tête contre le sol ou un arbre. À cause de cela, la plupart des gens dut fuir en Centrafrique ou rester cachée dans la forêt jusqu'à la fin de la guerre. Les soldats étaient stationnés à Raga, Boro Medina et Sopo Deim Zubeir. Leur commandant était un capitaine nommé Ismail. Voici une liste, incomplète d’ailleurs, des personnes tuées en cette période: Abar Valerio, contremaître de la route, Zande de Deim Zubeir. Torturé et tué à Raga. Agbititi, cultivateur, Cresh, encore païen. Tué en 1965, à Mbambara. Banambala Albinos, enseignant, du groupe ethnique Mangayat. Il a été torturé et tué à Deim Zubeir en 1966, avec le catéchiste Batista Mufigi. Bofitere John, enseignant, Cresh, originaire de Mbambara, à 8 miles de Raga sur la route vers Boro Medina. Tué à Aweil en 1966. Dunu Arkanjelo, commerçant, du groupe ethnique Yulu, originaire de Jallab. Torturé et tué à Raga, en 1965. Fatran Joseph, catéchiste, Cresh de Mbambara. Tué en 1965 à Mbambara, à 8 miles de Raga. Garaba Matteo, enseignant, Cresh de Mbambara. Torturé et a tué pendant la saison pluvieuse de 1965, à Raga. Kosta Samuel. De père grec et mère Cresh, enseignant à Wau mais résidant à Boro Medina. Lors d’un congé à Boro, il fut arrêté, conduit à Raga et de là au pont de la rivière Billy, près de Deim Zubeir où il a été tué et son corps jeté dans la rivière. Jallaba Tarcizio, constructeur, travaillant pour le compte de l'Église, Cresh d'Ambanga. Tué en 1966 à Raga. Ujet Arcanjelo, du groupe ethnique Shat, de Yabolo. Enseignant à Wau. Tué à Deim Zubeir où il était parti en congé.
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