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Que leur vie soit racontée |
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Madjou Michel. En 1969 le régime du président Tombalbaye expulse le père Jésuite, curé de la paroisse d’Am-Timan. La responsabilité de cette paroisse est alors assurée par un catéchiste dynamique, Madjou Michel. En février 1979, les troubles éclatent à N’Djamena, avec des répercussions dans les provinces. À Am-Timan la population manifeste de l’hostilité contre les sudistes (sous-entendu ‘sara’). Les fonctionnaires et militaires sudistes commencent à se retirer de cette ville. Femmes et enfants sont les premiers à être évacués. Les hommes civils et militaires s’organisent par la suite pour leur retrait progressif. La plupart de ces derniers sont membres des communautés catholiques de la paroisse d’Am-Timan. Ils demandent à Madjou s’il veut partir avec eux, pour rejoindre soit Sarh, soit la frontière centrafricaine. Madjou est conscient d’être le berger des fidèles qui lui sont confiés. A ceux qui l’encouragent de quitter Am-Timan, il répond: «Oui pour le départ, mais quand j’aurai fini de vérifier que les chrétiens sont tous partis. Je partirai alors avec le dernier». Il a tenu à sa parole. Après le 14 février 1979, il quitta Am-Timan avec le dernier groupe de chrétiens parmi lesquels se trouvait Yenan, secrétaire de la préfecture. Le groupe s’engagea sur la piste qui conduit à la plaine de Gondei, dans les périmètres où la compagnie pétrolière Conoco a tracé des pistes de prospection. Une terre très aride, s’étendant entre Gondei et Daha. Après deux jours de marche, le groupe se dispersa, à la recherche d’un peu d’eau. Mr Yenan, secrétaire de la préfecture, est le premier à s’arrêter, épuisé. Il entonne un cantique, avant de s’éteindre auprès d’un arbre. Madjou Michel s’écroule quelques instants plus tard, au pied d’une termitière. Tous deux victimes de la soif.
Ngartamadji Bombe. Il était né vers 1934 à Beyana, paroisse de Bodo, diocèse de Doba, de Mbombé et de Maïnon. Après le cours de catéchisme dispensé par les missionnaires installés a Doba, il reçut le baptême en 1947. Il épousa ensuite Albertine Ndogoumbaye, avec qui il célébra un mariage chrétien en 1952. Ngartamadji décida de quitter Beyana pour rejoindre ses frères à Mbaïgoro, village situé sur la route de Kiabé, dans le diocèse de Sarh. Dans ce village il s’est mis à enseigner la Parole de Dieu. Quelques années après, il quitta ce village pour un autre, Bédouma, situé a quelques kilomètres de Danamadji, où il continua à exercer son travail de catéchiste. C’est dans ce village qu’il fait connaissance de la JAC (Jeunesse Agricole Catholique). En 1962, Ngartamadji avec quelques amis de la JAC est envoyé à Brazzaville pour prendre part à un stage de formation. L'année suivante il se rend en France, pour un stage technique d’agriculture. Lorsqu' en 1964 le Père Knight David crée le centre agricole Nazareth-Rakena, dans la paroisse de Danamadji (diocèse de Sarh), Ngartamadji et cinq de ses amis sont invités à y prendre part. Malgré les difficultés inhérentes à tout commencement, Ngartamadji sut mener l’affaire. Les frictions avec ses coéquipiers, quand il y en eut, trouvaient rapidement leur solution. Au début de l’année 1966, on lui proposa d’assurer la direction de Nazareth. C’est ce qu’il fit jusqu’à sa mort, pendant 18 ans. Il assuma cette tâche avec dévouement et compétence. Il possédait un esprit ouvert et assimilait très vite les méthodes de culture qui marquaient un net progrès sur la méthode traditionnelle. Les quatre années pendant lesquelles un coopérant italien, Francesco della Corna, travailla à Nazareth permirent à Ngartamadji d’étendre sa connaissance théorique et pratique de l’agriculture moderne. Elevage (soins des bêtes, vaccination, réserve de nourriture avec foin ou ensilage, manière de mener les bœufs sans brutalité), semailles en ligne en temps voulu, sarclage, assolement : bref il devint un directeur au sens plein du mot, sachant à la fois garder certaines techniques traditionnelles et en adopter de nouvelles. Les résultats obtenus dans le domaine agricole furent remarquables: la production du coton monta jusqu’à deux tonnes à l’hectare et celle des arachides fut, certaines années, extraordinaire. Un esprit se créa peu à peu dans le Centre, transmis de promotion en promotion ; les élèves de seconde année le transmettant à ceux de la première. Ngartamadji devint une personnalité. Les autorités le connaissaient bien, l’encourageaient et parfois le consultaient sur son organisation et sur les méthodes qu’il employait. Des agronomes de Bebedjia choisirent sa ferme pour faire des essais agricoles qu'ils lui confiaient. Ngartamadji savait défendre les intérêts de ses stagiaires quand cela était nécessaire. Une année, ayant découvert que l’on faussait les pesées au moment de l’achat du coton, il fit cesser ces méthodes malhonnêtes et rendre aux cultivateurs lésés ce qui avait été frauduleusement prélevé. Avec Francesco il allait visiter les anciens élèves dans leurs villages pour les encourager et les conseiller dans leurs travaux d’agriculture et d’élevage. Près de 200 familles de cultivateurs se sont formés là. Mais Ngartamadji n’était pas seulement un agriculteur compétent et travailleur, il était un chrétien solide, fondant sur sa foi et sa pratique religieuse toutes ses activités. Les familles des stagiaires étaient, en principe, toutes chrétiennes. Il y a au centre de Danamadji une chapelle où le Père vient souvent dire la Messe. On y fait un cours d’instruction chrétienne et des entretiens religieux. Chaque année, a lieu une retraite de trois jours à laquelle, pendant un certain temps, on invitait même les "anciens" du Centre. Ngartamadji et les stagiaires rendaient de grands services à la paroisse. Ce sont eux qui dirigeaient le déroulement de la liturgie dominicale et en assuraient les lectures. Ngartamadji, naturellement, en était l’animateur. Il faisait également partie du Conseil Paroissial où il donnait son opinion avec intelligence et simplicité. Il était, comme l’on dit, de "bon conseil" et ralliait, la plupart du temps, tous les suffrages. En 1964, il avait fait partie du groupe de pèlerins devant représenter le Tchad à la canonisation des martyrs de l’Ouganda. Sa fidélité à une foi active fut toujours constante dans les années où je l’ai connu. "Être chrétien pour moi c’est aider les autres en leur enseignant ce que je sais et leur dire aussi ce que je crois", disait-il avec toute simplicité. "J'ai connu personnellement Ngartamadji. Il était un chrétien hors du commun. Il a toujours été un témoin courageux de sa foi chrétienne". "En 1984 il y a eu dans le diocèse de Sarh et presque partout dans le sud du Tchad, des accrochages entre les rebelles sudistes appelés les Codos rouges et les FAN (Forces armées du Nord) du régime du président Hissène Habré. L'insécurité s'installa dans la région de Rakena. La population, ainsi que les stagiaires du centre, cherchèrent refuge ailleurs. Ngartamadji refusa de prendre la fuite. Le 31 août 1984, dans l’après midi, vers 17h00, les forces de Hissène Habré en patrouille, s’introduisent au centre de Rakena avec leur colonne de véhicules. Ngartamadji est devant son bureau. Un soldat charge son kalachnikov et ouvre le feu. La carotide tranchée par une balle, Ngartamadji tombe dans une flaque de sang. Les soldats dépouillent son corps et mettent à sac le Centre. Après leur départ, les membres de sa famille qui s’étaient cachés dans les environs sont sortis, ont pris le corps de Ngartamadji et l'ont enterré précipitamment dans la brousse, à deux kilomètres du centre de Rakena. Ngartamadji a laissé une veuve et onze enfants".
Entretien avec Ngartamadji
Pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu responsable de ce centre? J’étais catéchiste et membre de la J.A.C.; dans mon village. J’ai été, je crois, le premier à y atteler des bœufs vers 1960. C’était vraiment une grande nouveauté! En 1963, on a voulu apprendre cela à d’autres agriculteurs, et surtout les aider à économiser de l’argent pour qu’ils puissent s’acheter des bœufs ainsi que le matériel nécessaire. De cette idée est né "Rakena" : il a été fondé par le Père Knight, un Américain. On est parti de presque rien : une petite aide extérieure pour les premiers achats (bœufs, charrues) et l’aide d’un bulldozer des Travaux Publics pour dessoucher les 20 premiers hectares. Ensuite, on a continué entièrement par nos propres moyens. Dans la première équipe, nous étions seulement six familles. Après le stage, je suis resté au centre pour encadrer les suivants…
Quels sont les buts du Centre? Apprendre à bien cultiver, à travailler avec les bœufs, à utiliser des engrais, des insecticides, etc. On y apprend aussi à gérer le budget familial et, surtout, on y apprend à vivre ensemble, à s’aider, à se comprendre (il y a des stagiaires de plusieurs ethnies du Moyen-Chari). C’est ainsi finalement que l’on apprend à devenir chrétien et à travailler pour les autres.
Une dernière question: est-ce au nom de votre foi chrétienne que vous faites ce travail? Être chrétien, pour moi, c’est aider les autres. J’aurais pu rester chez moi, gagner de l’argent ; c’est moi qui avais acheté les premiers bœufs. Mais je suis venu ici pour former les jeunes. Je suis un agriculteur, pas un fonctionnaire. J’enseigne ce que je sais, le travail des champs, et je dis aussi ce que je crois.
Vivant Univers, N° 316, Mai-Juin 1978, p. 48 |